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JusteRecherche Édition no.9

Profil de recherches (suite)

Profil de recherches (suite)

TAUX D'HOMICIDES AU CANADA : COMPARAISON DE DEUX SOURCES DE DONNÉES[2]

Par : Thomas Gabor, professeur, Université d'Ottawa Kwing Hung, conseiller statistique et méthodologique, Stephen Mihorean, statisticien principal, et Catherine St-Onge, adjointe de recherche, Division de la recherche et de la statistique, ministère de la Justice Canada

Introduction

De tout temps, l'homicide a fait l'objet d'importantes recherches en criminologie. Il a également été un indicateur important de la criminalité et de la violence dans divers contextes. Les comparaisons entre les pays portent souvent sur des données concernant les homicides, car les différences entre les lois et les définitions minent souvent la validité des comparaisons impliquant d'autres infractions. Par exemple, la violence sexuelle est définie de façon plus large au Canada que dans des pays qui ont conservé des lois sur le « viol ». Les lois sur le viol se limitent en général aux actes impliquant la tentative de pénétration ou la pénétration comme telle, alors que, dans le contexte canadien, l'« agression sexuelle » inclut des comportements comme le toucher sexuel non consenti (Comack, 2000). Bien que, dans une certaine mesure, les définitions de l'homicide varient également d'un pays à l'autre, il est probable qu'à l'échelle internationale on s'entende mieux sur la nature et la gravité de cette infraction que dans le cas d'autres infractions.

De façon générale, l'homicide est également perçu comme le meilleur baromètre de la criminalité dans les analyses à l'intérieur des pays, car cette infraction est plus susceptible d'être découverte et de faire l'objet d'une enquête sérieuse. Dans les sociétés non perturbées par des bouleversements importants, on croit de façon intuitive que les cadavres sont habituellement trouvés. Même le groupe d'experts sur la violence organisé par la National Academy of Sciences aux États-Unis a commenté sur d'éventuels problèmes de fiabilité, en écrivant ce qui suit :

Bien que les meurtres soient dénombrés de façon assez précise, le décompte des actes de violence non fatals est incomplet. Il y a des lacunes et des écarts parce que les victimisations pourraient ne pas être reconnues comme des crimes, parce que la gêne ou les stigmates psychologiques empêchent la dénonciation, parce que les victimes hésitent parfois à impliquer les autorités, parce que leurs conséquences ne sont peut-être pas jugées suffisantes pour être déclarées en tant que crimes et à cause du caractère discrétionnaire de la classification et du dénombrement des crimes violents (Reiss et Roth, 1993).

Les données sur les homicides sont également perçues comme assez exactes car cette infraction fait en général l'objet d'une enquête policière plus poussée. Le nombre d'importants services de police comptant des unités spécialisées d'enquête sur les homicides indique la priorité accordée aux enquêtes sur ces crimes.

Le fait de se fier à l'homicide comme étant l'indicateur le plus sérieux et le plus important de la criminalité est également illustré par l'attention que les médias accordent à ce type de crime. Des études des médias imprimés montrent toujours que cette infraction se voit accorder une couverture tout à fait disproportionnée par rapport à son volume (Gabor et Weimann, 1987).

L'homicide est aussi plus susceptible que toute autre infraction de faire l'objet d'efforts particuliers de collecte de données, et de rapports par les organismes publics (p. ex., l'Enquête sur les homicides de Statistique Canada et de nombreux rapports statistiques sur les homicides, de même que les Supplemental Homicide Reports aux États-Unis). L'homicide est également, de façon constante, l'un des éléments du relativement petit nombre d'actes criminels consignés dans les fichiers judiciaires nationaux.

La nécessité d'établir des mesures fiables concernant l'homicide est également soulignée par les enjeux stratégiques essentiels mis en lumière par la recherche dans le domaine. Par exemple, Bowers et Pierce (1975) soutiennent que les conclusions tirées par Isaac Ehrlich (1975) dans son étude pionnière sur les effets dissuasifs de la peine capitale ne sont peut-être pas justifiées étant donné qu'il s'est fié aux Uniform Crime Reports du FBI pour mesurer les homicides. Bowers et Pierce recommandent l'utilisation des statistiques vitales du Centre national de statistiques sur la santé comme mesure plus fiable des homicides.

Compte tenu du profil, de l'importance et de la fiabilité des données sur les homicides, on retrouve à la fois un intérêt inhérent et une confiance implicite à la validité des données sur les homicides. On oublie toutefois souvent que de nombreux pays recueillent deux ensembles très différents de statistiques sur les homicides. L'un d'eux est tiré des services de police, l'autre des certificats de décès (données sur la mortalité). Les statistiques fournies par la police pourraient bénéficier de l'expérience d'enquêtes criminelles des services de police. Par contre, les données sur la mortalité sont plus susceptibles de bénéficier des enquêtes des coroners et des avis médicaux concernant la cause des décès. Les études criminologiques sur l'homicide ont trop compté sur les statistiques policières et ont habituellement négligé les données sur la mortalité. Les deux statistiques pouvant différer considérablement, il faut tenir compte des deux sources.

Au Canada, Statistique Canada a la responsabilité de compiler les deux bases de données. En ce qui concerne l'Enquête sur les homicides, les services de police de tout le pays fournissent chaque année à Statistique Canada des renseignements détaillés sur tous les homicides perpétrés sur leur territoire. La deuxième source, l'Enquête sur la mortalité, porte sur tous les décès survenus au Canada et ceux de canadiens résidant aux États-Unis. Le nombre et les causes des décès sont tirés des formulaires d'enregistrement des décès et expédiés à Statistique Canada par le registre central des Statistiques de l'état civil de chaque province et territoire.

Cette note de recherche vise à sensibiliser les gens à l'existence de deux sources distinctes de données sur les homicides; elle compare les chiffres sur les homicides tirés de ces deux sources au cours des trois dernières décennies et propose certaines raisons préliminaires qui expliqueraient les différences découvertes. La période visée par l'analyse était de 1970 à 1997, 1997 étant la dernière année pour laquelle les chiffres de l'Enquête sur la mortalité étaient publiés au moment de la présente étude. Une divergence importante entre l'Enquête sur les homicides provenant des données de la police et de la base de données sur la mortalité remettrait en question la fiabilité de l'une, voire peut-être des deux sources pour établir adéquatement le niveau d'homicide.

Les seules comparaisons systématiques effectuées au Canada à ce jour comportent des analyses cas par cas effectuées par Hung (1987) pour les années 1984 et 1985. Hung a constaté qu'à peine 70 % des homicides « légitimes » (c.-à-d. des événements bien classés comme homicides) ont été répertoriés comme tels tant dans l'Enquête sur les homicides que dans la base de données sur la mortalité.

Résultats

Les graphiques linéaires simples au tableau 1 montrent le dénombrement des homicides au Canada provenant de l'Enquête sur les homicides et de la base de données sur la mortalité, alors que le diagramme à barres illustre la différence absolue entre les deux sources au cours de la période de l'étude. On remarquera que les chiffres tirés de l'Enquête sur les homicides sont plus élevés que ceux qui proviennent de la base de données sur la mortalité chaque année, de 1970 à 1997. En outre, la droite de tendance de l'Enquête sur les homicides montre une stabilisation des données après une période de croissance au début des années 1970 alors que la base de données sur la mortalité laisse voir une période de croissance au début des années 1970 suivie d'un léger déclin durant la dernière partie des années 1970 et suivantes. Les chiffres indiquent également que l'écart entre les deux bases de données s'est élargi avec le temps.

Tableau 1 : Comparaison du nombre d'homicides au Canada (1970-1997)

Figure 1 – Graphique linéaire et à colonnes présentant les taux de mortalité au Canada entre 1970 et 1997 tirés de l’Enquête sur les homicides et de la Base de données sur la mortalité ainsi que les différences entre les deux sources de données.
[Description]

Sources : Statistique Canada : Causes des décès (catalogue 84-208) Statistique Canada : Enquête sur les homicides

Les données sur les homicides correspondent parfaitement dans les deux bases de données. Le coefficient de corrélation de Pearson est de 0,85 lorsqu'on se base sur les données absolues sur les homicides et de 0,89 lorsque ce sont les taux d'homicides qui sont pris en considération. Cette conclusion indique que les tendances révélées par les deux bases de données sont semblables, mais elle ne reflète pas l'ampleur des différences entre les deux sources de données sur les homicides.

Les résultats indiquent que l'Enquête sur les homicides a produit une moyenne de 89 homicides de plus par année que la base de données sur la mortalité (627 contre 538), soit une différence de 14,2 %. Le taux annuel moyen d'homicides au Canada, selon l'Enquête sur les homicides, est de 0,34 (par 100 000 personnes), ce qui est plus élevé que le taux indiqué par la base de données sur la mortalité.

En termes absolus, l'Enquête sur la mortalité a révélé une plage dans le dénombrement des homicides au cours de la période à l'étude considérablement plus élevée que celle indiquée dans la base de données sur la mortalité. Les bases de données différaient d'environ 10 % en ce qui a trait au bas de cette gamme - 467 et 421 homicides donnés par l'Enquête sur les homicides et la base de données respectivement en 1970. Cependant, la différence était plus importante à l'autre extrémité de la gamme car l'Enquête sur les homicides indiquait un chiffre record de 755 homicides en 1991, alors que dans la base de données, on n'indiquait que 622 homicides au cours de la même année, soit une différence de 133 homicides ou d'environ 18 %. Lorsqu'on prend les taux en considération, l'Enquête sur les homicides indiquait un sommet plus élevé de 0,42 incident par 100 000 personnes. Des enquêtes plus poussées seront nécessaires pour expliquer les raisons pour lesquelles les deux bases de données avaient un chiffre minimum semblable mais affichaient une telle différence en ce qui a trait aux années records. Se pourrait-il qu'il y ait eu au cours de ces années plus d'incidents d'un certain type ou dans des régions où les examinateurs médicaux étaient moins susceptibles de classer des incidents comme homicides?

Discussion

Cette étude soulève certaines préoccupations en ce qui concerne une mesure fiable des homicides. Bien que les chiffres provenant des deux sources de données canadiennes - l'Enquête sur les homicides et la base de données sur la mortalité - n'affichent pas de différences considérables, celles-ci sont suffisantes pour nécessiter des enquêtes plus poussées. Sans exception, l'Enquête sur les homicides reposant sur des données policières a toujours donné un décompte plus élevé d'homicides, les différences se situant en moyenne à près de 15 % au cours de la période à l'étude. Les différences étaient plus prononcées durant certaines des années records pour les homicides. En outre, ces différences semblent s'accroître avec le temps.

Les deux bases de données ont non seulement fourni un décompte différent d'homicides, mais en sont arrivées à des conclusions quelque peu différentes sur les tendances concernant les homicides. Après avoir consulté les données brutes, on constate que l'Enquête sur les homicides laisse entrevoir une stabilisation tandis que la base de données sur la mortalité indique une diminution des homicides entre 1977 et 1997.

Il faudra effectuer d'autres recherches pour déterminer les motifs expliquant les écarts entre les deux bases de données. Ces écarts sont-ils la conséquence inévitable de l'utilisation de deux groupes différents de spécialistes - responsables de l'application de la loi par opposition au personnel de la santé - ou sont-ils évitables avec des pratiques de tenue des dossiers plus rigoureuses?

L'étude des dossiers qu'a faite Hung (1987) indique que la majorité des écarts étaient attribuables à des différences d'opinions entre la police et les coroners au sujet de la cause du décès. Les questions touchant la qualité des données et les différentes procédures de collecte de données expliquent un plus petit nombre d'écarts.

Il faut aussi se demander si les différences entre les bases de données sont systématiquement reliées à la nature de l'homicide (p. ex., incidents impliquant des membres de la famille ou des connaissances) ou aux circonstances entourant l'incident. Il est possible que la divergence de plus en plus grande entre les deux bases de données avec le temps puisse être en partie liée à une diminution du pourcentage d'homicides par un membre de la famille. Les motifs et les circonstances de ces incidents risquent d'être moins ambigus que ceux qui impliquent des connaissances.

Les enquêtes américaines ont révélé que les différences entre les deux sources de données sont attribuables à divers facteurs. Bien que les statistiques sur la mortalité incluent les homicides justifiables sur le plan civil, les Supplemental Homicide Reports les excluent (Wiersema, Loftin et McDowall, 2000). En outre, puisque certains organismes américains d'application de la loi ne participent pas au programme UCR, les déclarations d'homicides au FBI sont incomplètes. Une troisième raison pouvant expliquer la différence entre les deux sources de données a trait au moment où l'on consigne un incident. Les organismes de police consignent soit la date de l'incident, soit celle à laquelle ils en font la découverte alors que les statistiques sur la mortalité consignent la date du décès de la victime. Cet écart peut amener les spécialistes de la police et de la santé à déclarer le même incident à deux périodes différentes.

L'utilisation de méthodes de recherche différentes dans les études américaines et canadiennes effectuées à ce jour nous empêche même de spéculer sur les situations différentes qui règnent dans les deux pays. Une étude transfrontalière comprenant une analyse des dossiers et des entrevues avec les policiers et les examinateurs médicaux serait nécessaire pour comprendre les différences entre les deux pays et les sources de données. La confiance qu'accordent les spécialistes, les médias et le public aux données sur les homicides comme baromètre de la criminalité, de mêmeque l'utilisation de ces chiffres dans un vaste corpus de recherches criminologiques font ressortir l'importance d'une telle recherche.

Références

  • Bowers, W.J. et G.L. Pierce. « The Illusion of Deterrence of Isaach Ehrlich's Research on Capital Punishment », Yale Law Journal, 85 (1975), 187- 208.
  • Comack, E. « Women and Crime », dans R. Linden (éd), Criminology: A Canadian perspective, Toronto, Harcourt Canada, quatrième édition (2000), p. 137-173.
  • Ehrlich, I. « The Deterrent Effect on Capital Punishment: A Question of Life and Death », American Economic Review, 65 (1975), 397-417.
  • Gabor, T. et G. Weimann. « La couverture du crime par la presse: un portrait fidèle ou déformé? », Criminologie, 20 (1987), 79-98.
  • Hung, C.K. Comparison of homicidal deaths in 1984 reported in two Statistics Canada databases, Ottawa, Ministère du Solliciteur général (inédit).
  • Hung, C.K. Comparison of homicidal deaths in 1985 reported in two Statistics Canada databases, Ottawa, Ministère du Solliciteur général (1987) (inédit).
  • Reiss, A.J. et J.A. Roth. Understanding and preventing violence, Washington, DC, National Academy Press (1993).
  • Tremblay, S. « Statistique de la criminalité au Canada, 1999 », Juristat, Ottawa, Centre canadien de la statistique juridique (2000).
  • Wiersema, B., C. Loftin et D. McDowall. « A Comparison of Supplementary Homicide Reports and National Vital Statistics System Homicide Estimates for US Counties », Homicide Studies, 4 (2000), 317-340.

[2] Ce document de recherche a été reproduit et révisé spécifiquement pour JusteRecherche avec la permission des auteurs.