Par Trevor Sanders, analyste de la recherche, Division de la recherche et de la statistique, ministère de la Justice Canada
L'envergure du secteur de la sécurité au Canada demeure depuis plusieurs années une question sans réponse. « Il est même difficile de trouver des renseignements descriptifs sur le nombre d'établissements et d'employés, ou des renseignements économiques de base sur le revenu et les dépenses » (Commission du droit du Canada, 2002). De nombreuses preuves anecdotiques indiquent que le secteur de la sécurité privée au Canada a connu une croissance rapide au cours des dernières décennies. Cependant, comme il a été mentionné ci-dessus, on ne dispose pas de preuves empiriques pour appuyer ou justifier l'ampleur de cette croissance. Ce profil examinera l'écart dans les données disponibles, au moyen de diverses sources de données recueillies par Statistique Canada. Il est important d'établir une image claire de la taille et de la nature du secteur pour éclairer le processus de prise de décision stratégique.
Ce profil présente une analyse du secteur de la sécurité de 1991[4] à 2001. Les données permettront d'établir le profil du secteur au niveau national et provincial. L'analyse comprend également le nombre d'employés et d'établissements, les taux de rémunération et une estimation de la contribution de ce secteur à l'économie canadienne.
Cette étude vise à servir de base à la recherche future sur la composition et la dynamique du secteur de la sécurité privée au Canada. Les chiffres fournis donneront aux responsables de l'établissement des politiques et aux observateurs des données pour orienter les décisions futures sur la réglementation, ainsi que sur d'autres questions.
La principale source de données de cette analyse est l'Enquête sur l'emploi, la rémunération et les heures (EERH). Les données de cette enquête reposent sur le Système de classification des industries de l'Amérique du Nord (SCIAN) et seront utilisées pour définir le domaine de la sécurité privée aux fins du présent document. On y trouve une définition de la sécurité privée qui est plus large que celle qui n'inclut que les gardiens de sécurité qui louent leurs services. La classification « services de sécurité et d'enquête » du SCIAN comprend les services d'enquête, les services de gardiens de sécurité et de patrouille, les services de voiture blindée, les services de systèmes de sécurité et les serruriers. Toutes les sous-industries comprises dans la classification offrent des services de sécurité physique. Les sources de données supplémentaires incluent l'Enquête sur la population active (EPA) et des tables faites sur commande par la Direction de l'organisation et des finances de l'industrie (DOFI) de Statistique Canada.
La croissance de l'emploi dans le domaine de la sécurité a suivi une tendance générale à la hausse au cours de la période à l'étude. Les chiffres sur les emplois reflètent manifestement l'effet de la récession au début des années 1990 avec une diminution de l'emploi sur douze mois de 1991 à 1992. Après 1992, on a connu plusieurs années de croissance soutenue avec une légère baisse entre 1995 et 1996 qui pourrait être attribuée au ralentissement économique durant cette période. Après 1996, l'emploi dans le secteur a connu un taux de croissance très soutenu. Des augmentations à deux chiffres ont été enregistrées en 1999 et 2000. En 2001, la croissance a été légèrement plus lente avec un taux approximatif de 7 %. Dans l'ensemble, la croissance de l'emploi dans le secteur de la sécurité entre 1991 et 2001 a été de 69 %. En 1991, l'EERH a indiqué que 46 651 employés travaillaient dans les services de sécurité et d'enquête. En 2001, ce nombre s'élevait à 78 919.
Le taux de croissance de l'emploi dans le domaine de la sécurité a dépassé celui de l'économie dans son ensemble
À 69 %, le taux de croissance de l'emploi dans le domaine des services de sécurité et d'enquête a été quatre fois celui de l'emploi pour toutes les industries canadiennes au cours de la même période. L'agrégat d'activités économiques[5] a augmenté de 15 % entre 1991 et 2001.
La croissance du secteur de la sécurité est en outre mieux définie dans son contexte lorsque les chiffres sont comparés aux changements dans le taux de criminalité et le nombre d'agents de police publics. L'augmentation de 69 % du nombre d'emplois dans la sécurité privée contraste avec une augmentation de moins de 1 % dans le nombre d'agents de police au cours de la même période. La population canadienne a augmenté d'environ 10 % au cours de cette période. Si l'on tient compte de la croissance de la population, il y avait moins d'agents de police publics mais plus d'agents de sécurité privés et d'autres employés dans le domaine de la sécurité privée au Canada par habitant en 2001 qu'en 1991.
Le taux de criminalité déclaré par la police au Canada durant la période de 1991 à 2001 a diminué de plus de 22%[6]. La baisse du taux de criminalité est intéressante quand on considère que le nombre de policiers a été pratiquement le même au cours de cette période tandis que le secteur de la sécurité privée connaissait un fort taux de croissance. Le lien entre la croissance de la sécurité privée et la diminution du taux de criminalité mérite d'être examiné un jour.
Les taux de croissance au niveau provincial[7] (là où les données étaient disponibles) dans le secteur de la sécurité ont fluctué quelque peu par rapport à la tendance nationale. Ce n'est qu'en 1998 et en 1999 que l'on a enregistré des gains dans toutes les provinces bien que la tendance générale pour chaque province ait été à la hausse sur toute la période étudiée. C'est la Colombie-Britannique qui a enregistré la hausse la plus importante au niveau des emplois dans le domaine de la sécurité au cours de cette période. L'emploi a augmenté de 141 % dans cette province. L'Ontario suivait avec un taux de croissance de 74 %. Bien que le Québec ait enregistré la croissance la plus lente à 25 %, c'est quand même une augmentation importante.
La concentration du personnel de sécurité variait. Pour les provinces où des données étaient disponibles, une variation existe dans le nombre d'emplois dans le secteur de la sécurité privée par rapport à la population. À l'échelle nationale, le nombre d'employés travaillant dans les services de sécurité et d'enquête est passé de 171 par 100 000 Canadiens en 1991 à 263 en 2001, ce qui représente une augmentation par habitant de plus de 50 %.
Profil d'emploi Cette section repose en grande partie sur les données de l'EERH auxquelles s'ajoutent les données de l'EPA menée également tous les mois par Statistique Canada. L'EPA rassemble des données par foyer tansdis que les données de l'EERH proviennent d'entreprises. La première est considérée par Statistique Canada comme étant plus utile pour obtenir de l'information démographique; la seconde convient mieux à la production d'indicateurs de changement par rapport à des niveaux de groupe d'industrie détaillés.
Le domaine de la sécurité et des enquêtes emploie un pourcentage beaucoup plus élevé d'hommes que de femmes. Selon l'EPA, de 1991 à 2000, 20 % des employés dans le domaine de la sécurité étaient des femmes. Le nombre de femmes a fluctué au cours de la période à l'étude; en 1994, par exemple, on a enregistré un seuil de 16% de femmes comparativement à un sommet de 23 % en 1992.
Les données de l'EPA indiquent que le travail dans le secteur de la sécurité est concentré sur les emplois à plein temps[8]. Durant la période de 1991 à 2000, 83 % des employés travaillaient à temps plein. Le pourcentage d'employés à temps plein est passé d'un seuil de 78 % en 1994 à un sommet de 86 % en 1997. Les femmes étaient plus susceptibles que les hommes d'occuper des postes à temps partiel dans le secteur. Dans l'ensemble, entre 1991 et 2000, les femmes représentaient 20 % des employés, mais 26 % des travailleurs à temps partiel. Autrement dit, un pourcentage plus élevé d'hommes que de femmes occupaient des emplois à temps plein dans le secteur de la sécurité privée.
Selon l'EERH, la rémunération horaire pour les travailleurs du domaine de la sécurité au Canada était de 33 % plus élevée en 2001 qu'elle ne l'était en 1991. Cependant, les travailleurs rémunérés à l'heure en 2001 recevaient en moyenne 11,08 $ pour des postes de sécurité comparativement au taux moyen de 16,79 $ pour l'économie dans son ensemble.
Les estimations des entreprises constituées en corporation qui reposent sur une combinaison de sources de données fiscales et administratives compilées par Statistique Canada ont également été consultées pour dresser un tableau d'ensemble de l'industrie de la sécurité. La Division de l'organisation et des finances de l'industrie a produit sur commande des ventilations de ces données pour les années de 1993 à 2000 pour les entreprises incluses dans la classification du SCIAN. Ces données sur l'industrie fournissent des estimations annuelles du nombre d'entreprises constituées en corporation ainsi que sur les recettes et les profits de l'industrie. Les chiffres pour la période de 1993 à 1998 ne sont pas directement comparables aux chiffres obtenus après 1998 en raison de changements apportés par Statistique Canada à la collecte des données et à la classification des industries.
Les estimations annuelles produites par la DOFI laissent voir une forte croissance annuelle du nombre d'entreprises constituées en société offrant des services de sécurité et d'enquête. En 2000, on a estimé à 2 629 le nombre d'entreprises de sécurité constituées en société et faisant affaire au Canada, une augmentation de 3 % par rapport au nombre d'entreprises faisant affaire en 1999. On a également enregistré une forte croissance annuelle dans le nombre d'entreprises entre 1993 et 1998. En effet, durant ce temps, le nombre d'entreprises faisant affaire a augmenté de plus de 49 %. La croissance des recettes a été très soutenue au cours des dernières années pour lesquelles des données sont disponibles; la croissance a été de 22 % de 1999 à 2000.
Dans l'ensemble, sauf en 1996, le secteur de la sécurité a enregistré des profits. Ceux-ci varient d'une année à l'autre, mais ils sont considérés comme faibles d'un point de vue économique général. Pour l'année 2000, les recettes ont été évaluées à plus de 2,7 milliards de dollars avec des profits de plus de 60 millions de dollars. Cela indique une marge de bénéfices d'environ 2,2 % pour le secteur. Bien que cela soit en général considéré comme une marge faible, il s'agit de la marge la plus élevée enregistrée par le secteur entre 1993 et 2000.
Cette marge de profit chroniquement faible indique qu'il s'agit d'un secteur hautement concurrentiel et potentiellement changeant. Ces chiffres indiquent que certaines entreprises dans le secteur peuvent être la cible de fusions et de prises de contrôle. Le caractère instable que laissent déceler ces chiffres s'est manifesté ces dernières années. On a assisté à un certain nombre de consolidations au sein du secteur, et les sociétés multinationales commencent à représenter des portions importantes du marché canadien.
Bien que ce document ajoute au savoir sur l'envergure du secteur, de nombreuses questions de recherche demeurent sans réponse. L'information concernant les employés dans le domaine de la sécurité est restreinte. Quel est le roulement du personnel dans ce secteur en croissance? Quel est le niveau d'études et de formation des employés? Quel est le secteur le plus important de l'industrie ou le secteur qui connaît la croissance la plus rapide? Ce document constitue un point de départ pour mesurer l'envergure du secteur canadien de la sécurité.
Il faut examiner les effets de la croissance de l'industrie canadienne de la sécurité. Existe-t-il un lien entre la croissance de l'industrie et la diminution des niveaux de criminalité et de crainte du public? Comment la croissance de la sécurité a-t-elle modifié la façon dont les agents de police publics font leur travail? On peut s'attendre à ce que le secteur de la sécurité fasse l'objet de pressions de plus en plus grandes pour une réglementation accrue au fur et à mesure que son importance grandit. Il pourrait s'agir d'exigences de formation ou de préoccupations économiques comme la propriété étrangère ou les cartels. Selon toute probabilité, l'essor du recours à des agents de sécurité privés ne passera pas inaperçu.