JusteRecherche numéro 14

Profil de recherches (suite)

La professionnalisation des services aux victimes au Canada

Susan McDonald, agente de recherche principale,
Division de la recherche et de la statistique, ministère de la Justice Canada

Nous devons tendre vers la reconnaissance qu'il s'agit d'une profession... La façon dont nous nous y prendrons a une importance capitale

Introduction

Au Canada, et en fait dans d'autres pays du monde, on peut encore considérer que les services aux victimes représentent un domaine professionnel naissant, surtout par comparaison à d'autres professions bien établies comme le droit, la médecine ou l'ingénierie. C'est un domaine qui s'est développé pour répondre aux demandes du mouvement féministe et du mouvement pour la défense des droits des victimes. C'est un domaine de nature interdisciplinaire qui englobe le droit pénal, la santé mentale et les services sociaux.

La présente étude sur la professionnalisation des services aux victimes au Canada, exécutés par la Division de la recherche et de la statistique pour le Centre de la politique concernant les victimes, ministère de la Justice Canada, est le premier ouvrage portant sur la question. Malgré des discussions nombreuses, aucune étude n'a été menée sur le sujet au Canada et en fait, très peu d'études ont été menées dans d'autres pays, dont les États-Unis. Le présent projet a pour objet d'examiner les différentes opinions concernant la professionnalisation des services aux victimes au Canada.

Recension des écrits

Compte tenu du manque d'études sur la professionnalisation des services aux victimes, il y a très peu d'écrits sur le sujet. Par conséquent, nous avons recensé les publications spécialisées, les actes de conférences et les rapports gouvernementaux et non gouvernementaux au moyen de mots clés et d'expressions comme « services aux victimes », « aide aux victimes », « profession* », « titre de compétence* ».

Les services aux victimes sont nés grâce aux efforts incessants des personnes qui composent ce qu'on désigne aujourd'hui du nom de « mouvement d'aide aux victimes ». L'expression peut sembler évoquer un front uni et unique, mais il existe des différences fondamentales quant aux orientations des différents intervenants. Les différences ont une incidence sur les objectifs et les buts, sur les méthodes pour réaliser ces objectifs et sur les messages. En même temps toutefois, tous les intervenants s'entendent sur l'importance des droits des victimes et sur le fait que les besoins des victimes sont dignes d'attention.

L'Office for Victims of Crime (OVC) du département de la Justice des États-Unis décrit le travail d'aide aux victimes comme un domaine de représentation et de prestation de services à part entière, voué à satisfaire aux besoins physiques, financiers et psychologiques des victimes et de leurs familles (New Directions, 1998). L'OVC a contribué à l'élaboration de normes applicables aux programmes de services aux victimes ainsi qu'à la formation préalable et continue des praticiens. Il a contribué à l'élaboration de normes visant à faire du domaine de l'aide aux victimes une profession reconnue (New Directions, 1998, p. 183) et il a recommandé l'élaboration d'un code d'éthique. Des universités, des organismes d'état responsables de la réglementation et des associations professionnelles offrent actuellement différents éléments pour l'obtention de titres de compétence dans le domaine des services aux victimes aux États-Unis. Il existe peu de programmes de formation postsecondaires officiels dans ce domaine au Canada.

Les obstacles à la professionnalisation mentionnés dans les écrits comprennent : le conflit qui oppose les différents agents de services pour faire consensus sur la mission ou l'objet et l'absence d'identité professionnelle (National Victim Assistance Academy, 2002, chapitre 20). Au Canada, les obstacles comprendraient également : différents modèles de prestation de services, différences d'une administration à l'autre et manque de ressources.

À l'amorce du présent projet sur la professionnalisation, nous estimions qu'une recension des écrits sur les professions en général pourrait être utile.

Qu'est-ce qu'une profession?

Les premières études sur les professions, qui étaient relativement peu nombreuses (droit, médecine, théologie) étaient fondées sur une approche fonctionnelle-structurelle, qui déterminent les critères établis. Quand nous examinons le concept de professionnalisation, il est utile d'imaginer un continuum sur lequel les professions très bien établies se situent à une extrémité, comme le droit et la médecine, et les professions naissantes se situent à l'autre extrémité. Une profession comporte à la fois des éléments sociaux/structuraux et des éléments individuels/psychologiques; les premiers renvoient à l'occupation ou la structure tandis que les derniers renvoient aux idéologies ou aux attitudes (Hall, 1968).

Les attributs structuraux des professions mentionnés dans les écrits comprennent (Wilensky, 1964) :

  1. la création d'une occupation à temps plein;
  2. l'établissement d'une école de formation;
  3. la constitution d'une association professionnelle;
  4. l'appui de la loi (c.-à-d. la reconnaissance juridique du titre ou des activités professionnelles);
  5. l'élaboration d'un code d'éthique.

On peut considérer les éléments psychologiques comme les caractéristiques invisibles de la professionnalisation, des caractéristiques moins visibles qu'un titre ou que des lettres après un nom, ou qu'une association. Les éléments mentionnés dans les écrits comprennent (Hall, 1968) :

  • 1. l'utilisation de l'organisation professionnelle en guise de référent majeur;
  • 2. la croyance en la prestation de services au public;
  • 3. la croyance en l'auto-réglementation;
  • 4. le sentiment de vocation;
  • 5. l'autonomie.

Schack et Hepler (1979) ajoutent un autre facteur au cinq facteurs initiaux de Hall :

  • 6. la croyance en la compétence continue.

Le professeur Thomas Underwood est directeur exécutif du Joint Center on Violence and Victim Studies, une initiative interdisciplinaire de la New Haven University, de la Washburn University et de la California State University à Fresno. Sa recherche intitulée The Professionalization of Victim Assistance: An Exploratory Study of Attitudinal Dimensions and Factors, (2001) est l'un des articles recensés qui traite directement de ce sujet. Underwood examine les fondements théoriques de la professionnalisation de l'aide aux victimes. Selon l'auteur, l'inconnu demeure les attitudes personnelles des praticiens de l'assistance aux victimes à l'égard de la professionnalisation. L'objet principal de l'étude qu'il a réalisée en 2001 consistait à déterminer la mesure dans laquelle les fournisseurs de services aux victimes ont des attitudes qui valident des attributs professionnels; son objectif secondaire était de déterminer les caractéristiques se rattachant aux différentes attitudes. Underwood a constaté que malgré la rareté des attributs structurels, dans l'ensemble, les intervenants ont des attitudes professionnelles très marquées.

Action contre la violence

Au tout début, l'aide mise à la disposition des victimes d'actes criminels était fournie par le mouvement féministe à des femmes qui avaient été victimes d'agression sexuelle et de violence conjugale. Bonisteel et Green (2005) ont écrit sur le rétrécissement des champs de l'action contre la violence au Canada. Les auteurs parlent de la « diplômanie », qui renvoie à la croyance selon laquelle les travailleurs diplômés possèdent plus de connaissances et de compétences que ceux qui ne détiennent pas de titres de compétence officiels (2005, p. 30). Ils font la distinction entre la diplômanie et le professionnalisme, soulignant que le professionnalisme est une notion beaucoup plus complexe. Les auteurs reconnaissent toutefois que les termes sont employés de façon interchangeable.

Les auteurs notent que lorsque les refuges et les centres d'aide aux victimes d'agression sexuelle ont commencé à recevoir des fonds dans les années 1970, on a craint que le « mouvement vers la professionnalisation… risque d'accroître la distance entre les femmes maltraitées et les intervenants (contre la violence) » (Bains et coll., 1991, p. 224). Les activistes contre la violence craignaient que cela débouche sur un modèle de prestation de services cliniques au détriment d'un modèle axé sur la défense des droits. Compte tenu que les éléments fondamentaux de l'action contre la violence comprennent la promotion des droits, l'éducation du public et la prévention, l'adoption d'un modèle de prestation de services cliniques pourrait entraîner l'élimination de ces éléments clés ou, à tout le moins, leur réserver une place moins importante.

Dans un article canadien intitulé Rape Crisis: The Debate over Professionalized Services, l'auteur (O'Connor, 2005) note que dans un mouvement dans lequel de nombreux changements se sont produits, tant positifs que négatifs, l'un des changements les plus controversés est la tendance vers la professionnalisation.

En bref, la présente recension a repéré une somme d'écrits sur les professions en général qui définissent des caractéristiques structurales et des caractéristiques psychologiques propres aux professions. La présence de ces caractéristiques aide à classer une profession comme « bien établie » à une extrémité d'un continuum et comme « naissante », « marginale » ou « en transition » à d'autres points du continuum. Les caractéristiques peuvent également servir à déterminer ce qui est important pour les fournisseurs de services aux victimes.

Méthodologie

La présente étude a été conçue dans un but modeste : explorer l'éventail des points de vue sur la professionnalisation des fournisseurs de services aux victimes au Canada. En juin 2006, on a demandé aux représentants provinciaux et territoriaux du Groupe de travail fédéral-provincial-territorial sur les victimes d'actes criminels de désigner au moins une personne qui pourrait participer à l'étude. La plupart des administrations ont répondu sans délai. Dans certains cas, le répondant était le membre du Groupe de travail, mais pas toujours. D'autres répondants ont été recrutés selon le principe de la « boule de neige »[1] De cette façon, 25 participants ont été inclus dans l'étude : 12 du gouvernement, 5 du milieu universitaire (universités ou collèges), 3 d'organisations non gouvernementales (ONG) et 5 intervenants ou gestionnaires de programmes de services aux victimes.

Nous avons envoyé à l'avance à tous les participants une lettre d'information et une lettre de consentement. Les entrevues ont pris entre 25 et 75 minutes et ont été menées comme suit : 23 personnes ont été interviewées par téléphone, une personne a répondu par écrit et une personne a tenu un mini groupe de discussion afin de donner des réponses plus complètes aux questions. Nous avons pris des notes pendant les entrevues et s'il y avait des doutes quant à l'exactitude des citations, nous avons communiqué avec les répondants. Toutes les entrevues ont été exécutées avant le milieu d'août 2006.

Le Comité d'examen de la recherche du ministère de la Justice Canada a examiné la méthodologie de l'étude. La Division de la recherche et de la statistique du Ministère a mis au point un mécanisme interne d'examen de la recherche, dérivé du document intitulé énoncé de politique des trois Conseils : éthique de la recherche avec des êtres humains [2]. Nous avons rempli un questionnaire sur l'éthique au sujet de la présente étude que nous avons présenté au Comité accompagné de copies de la lettre d'information et de la lettre de consentement que nous devions fournir à chaque participant à l'étude.

Constatations et discussion

Dans l'ensemble, les répondants étaient enthousiastes et intéressés au sujet. Pour certains, « il était temps » et ils ont mentionné qu'il était « excitant d'avoir cette discussion » tandis que pour un autre participant, « une discussion sur cette question représente un pas énorme ». La fréquence des observations de cette nature témoigne de l'importance de la question pour les services aux victimes au Canada. Nous présentons les constatations de l'étude en fonction de thèmes : la signification de la professionnalisation, l'emploi de bénévoles et le débat sur le modèle de prestation de services, le formation préalable et les grades/diplômes, les raisons de la professionnalisation, les coûts et les bénéfices de la professionnalisation ainsi que le recrutement et la conservation des effectifs.

i) La signification de la « professionnalisation »

Les répondants ont reçu les questions à l'avance, mais non la liste des caractéristiques recensées dans les écrits spécialisés. La connaissance de ces caractéristiques aurait pu influer sur la façon dont ils ont répondu à cette première question. Un ou deux participants ont noté que la définition d'un dictionnaire pourrait inclure une organisation professionnelle et une formation ou des études normalisées, comme dans les professions juridiques ou médicales. Cependant, dans l'ensemble, la plupart des répondants ont répondu de façon homogène. Pour la plupart des participants, la professionnalisation signifie une formation, des normes cohérentes et un certain ensemble de compétences. Les personnes qui travaillent dans des administrations qui n'utilisent pas du tout de bénévoles, ou très peu, ont également ajouté que cela signifie la présence de personnel rémunéré à temps plein.

Les participants ont insisté sur l'importance de la formation et des normes par rapport au besoin de légitimité et la nécessité d'offrir des services de meilleure qualité aux victimes elles-mêmes.

La professionnalisation des services aux victimes signifiera que le travail (et le praticien) est justifié et reconnu comme partie intégrante des réseaux/systèmes constitués des premiers répondants, de la justice pénale et de l'intervention communautaire. Elle favorisera le développement d'un « langage commun », elle communiquera les attentes et établira des normes de service - tout ceci améliorera les interventions et fera en sorte que les victimes d'actes criminels et de traumatismes, leurs familles et leurs collectivités recevront des services d'excellente qualité qui sont coordonnés et complets.

Peu de participants ont évoqué l'éthique dans leur réponse à cette question. Compte tenu des éléments particulièrement délicats en jeu dans les services aux victimes (confidentialité, nouveau traumatisme, violence familiale, agression sexuelle, etc.), cette constatation est intéressante et quelque peu étonnante. Un seul participant a mentionné la Déclaration canadienne de 2003 des principes fondamentaux de justice relative aux victimes de la criminalité (ministère de la Justice Canada, 2003), que les organismes de services aux victimes et leurs intervenants pourraient utiliser comme outil pour définir les paramètres des services et des principes qui les sous-tendent. Le seul participant qui a fait allusion à l'élaboration d'un code d'éthique a dit que la professionnalisation signifie : « la prestation de services qui respectent des normes éthiques, qui exigent un certain niveau de compétence et qui traitent les victimes avec respect ».

Aucun répondant n'a mentionné plus de deux ou trois des éléments (structuraux et psychologiques) qui définissent une profession et il y avait manifestement un accent sur les éléments structuraux. Comme pour l'absence de mention de l'éthique, cette quasi-absence d'éléments psychologiques était également intéressante. Compte tenu de la nature préliminaire de cette recherche, de même que du statut naissant des services aux victimes en général dans l'ensemble du pays, l'absence d'éléments psychologiques ne devrait toutefois pas trop étonner. Il est beaucoup plus facile de décrire des caractéristiques structurales, comme l'existence d'organisations professionnelles (les sociétés du barreau) ou d'études formelles spécialisées (les facultés de médecine) que de définir rapidement les attitudes souvent nuancées qui représentent l'essence même de l'expression « se comporter comme un professionnel » (Hall, 1968, p. 93).

Nous en savons très peu sur les personnes qui composent la profession naissante de fournisseurs de services aux victimes au Canada et sur leurs attitudes. Nous pourrions obtenir un éclairage sur ce domaine de travail en reproduisant les travaux d'Underwood (2001) avec les administrations intéressées.

La reconnaissance est un thème qui était très apparent dans l'ensemble des entrevues. Elle reflète les défis auxquels les victimes sont confrontées non seulement dans la société, mais dans le système de justice pénale, en particulier en comparaison avec les accusés et aux délinquants. Le thème a été développé par des participants de toutes les catégories (gouvernement, ONG, etc.).

La professionnalisation des services aux victimes signifie la reconnaissance que nous devons fournir des services de qualité, la reconnaissance de ce que c'est que d'être une victime et la reconnaissance de ce en quoi consiste le processus de rétablissement.

Le processus et la complexité ne sont pas reconnus.

ii) L'emploi de bénévoles et le débat sur le modèle de prestation de services

Au Canada, les provinces et les territoires dispensent différemment des services aux victimes. Ils utilisent des modèles de prestation différents (basés sur la collectivité, la police ou le système) et avec des niveaux de ressources différents. Pour plusieurs participants, le débat sur le modèle de prestation de services doit précéder toute véritable discussion de la professionnalisation qui est intimement liée au modèle de prestation de services. En ce sens, pour ces participants, la professionnalisation signifie « un personnel professionnel rémunéré à temps plein plutôt que des bénévoles ».

Il peut y avoir des gens très compétents parmi les bénévoles, mais à moins qu'ils travaillent à tous les jours, il est impossible, à mon avis, d'offrir une qualité et un service constants, en raison de 1) la complexité du SJC, 2) la nature essentielle de la création de réseaux, de l'établissement de relations de confiance et du maintien de ces relations.

L'emploi de bénévoles ne va pas avec la professionnalisation. Point à la ligne.

La remarque d'un participant montre clairement les différences très réelles qui existent entre les services aux victimes et les services aux délinquants.

Égaliser les professionnels - nous n'utilisons pas de bénévoles pour traiter les délinquants.

Les participants font souvent des comparaisons avec les domaines de la probation, des libérations conditionnelles et de la criminologie. Les participants ont parlé des écarts en fait de formation, de salaire, de sécurité d'emploi et d'avantages sociaux, de même que du rôle intégrant que ces professionnels jouent dans le système de justice pénale lequel, selon les défenseurs des victimes, semble déjà axé sur les délinquants.

Toutefois, d'autres participants s'opposent vivement à l'exclusion des bénévoles.

Le professionnalisation ne doit pas forcément « mettre à la porte » les bénévoles.

Du point de vue des ONG, je proposerais de garder les deux systèmes, avec du personnel rémunéré ayant suivi une formation professionnelle et avec des bénévoles. Nous ne pouvons nous permettre d'exclure les bénévoles. Les services aux victimes ne disposent pas de ressources à un niveau où la chose serait possible; nous aurions au bout du compte des réductions considérables de services.

Plusieurs participants ont rapporté des commentaires des victimes avec lesquels ils ont travaillé. L'expérience de vie et l'empathie précieuses que de nombreux bénévoles apportent à leur travail ont été soulignées. Il y a eu cependant de nombreuses mises en garde concernant le manque de formation, de normes et de soutien au sein des administrations et entre ces dernières.

Je me fais du souci pour ceux qui n'ont pas une formation suffisante, qui sont souvent très bien intentionnés.

L'expérience vous donne une idée réelle de ce que c'était que d'être un survivant.

Bon nombre d'entre eux arrivent avec des expériences de vie précieuses, mais le choix du moment est également important. Je le constate souvent avec des parents de victimes d'homicide. Ils veulent aider, ils veulent s'engager, mais sans formation appropriée et si le moment n'est pas propice pour eux, ils peuvent faire des dégâts, même s'ils sont bien intentionnés.

iii) Formation préalable/diplômes universitaires

Plusieurs administrations au Canada exigent un diplôme universitaire (habituellement un B.A., un baccalauréat en travail social ou l'équivalent) pour pourvoir leurs postes. Les participants qui travaillent avec de telles exigences conviennent dans l'ensemble de leur importance. Comme un participant l'a noté, « …nous nous mettons d'accord sur le niveau de qualité nécessaire avant l'embauche ».

Par contraste, tous les participants provenant du milieu universitaire conviennent qu'un diplôme ne garantit pas de meilleurs intervenants ou de meilleurs services aux victimes.

Je ne crois pas qu'ils ont besoin d'un B.A. - la formation n'est pas nécessairement meilleure dans les universités, et tous les BA ne sont pas égaux.

Le désir parmi les fournisseurs de services d'avoir des lettres au bout de leur nom ou un titre n'était certainement pas uniforme. Comme un fournisseur de services aux victimes le souligne : « Nous n'avons pas besoin d'un titre professionnel ». Par ailleurs, de nombreux participants ont reconnu que les lettres ou un titre professionnel suscitent un certain respect de la part du grand public et des intervenants du système de justice pénale, dont les juges et les procureurs de la Couronne.

En général, les participants hésitaient à réclamer des cours ou des programmes universitaires/collégiaux en bonne et due forme sur l'aide aux victimes en raison du manque de possibilités d'emploi dans la plupart des administrations. Par contre, l'appui était sans équivoque pour l'incorporation d'un contenu ou de cours sur l'aide aux victimes dans des programmes pertinents actuels, comme le baccalauréat ou la maîtrise en travail social, le BA en criminologie ou le baccalauréat en nursing, ou dans des programmes collégiaux. Des cours qui incorporent la victimologie appliquée ou qui portent directement sur ce sujet sont disponibles, mais assurément pas dans une grande mesure. L'inventaire de ces cours et de ces contenus de cours constitueraient un apport précieux à la discussion.

iv) Les raisons de la professionnalisation

Selon un participant, l'argument principal en faveur de la professionnalisation dans n'importe quel nouveau type de travail a habituellement été « l'amélioration des services à la clientèle ». Tout en soulignant l'importance d'offrir de meilleurs services, des services de qualité ou les meilleurs services possibles aux victimes, des participants n'ont pas hésité à signaler le désir d'obtenir un plus grand respect, en particulier au sein du système de justice pénale.

La professionnalisation des services aux victimes signifierait qu'on accorderait une plus grande importance aux fournisseurs de services aux victimes, un plus grand respect à leur endroit en tant que professionnels. Des services plus en vue ne peuvent qu'améliorer les services aux victimes.

Un participant ne voyait pas le lien entre la professionnalisation et les services de qualité : « …mais d'après mon expérience, la professionnalisation n'est pas nécessaire pour fournir des services vraiment bons ». Toutefois, les victimes continuent d'être confrontées à des difficultés au sein du système de justice pénale.

On peut imaginer un effet en cascade : le respect accru; l'importance découlant de la professionnalisation pourrait conduire à une plus grande acceptation à la cour, de la part des différents professionnels de la justice pénale (procureurs, juges, policiers); une meilleure coopération des policiers à l'égard des dossiers qu'ils nous renvoient eux­mêmes; un plus grand nombre de juges pourraient être plus accueillants à l'égard des personnes de soutien à la cour, etc… La professionnalisation des fournisseurs de services aux victimes ne pourrait que contribuer à ce changement culturel.

Comme d'autres participants l'ont souligné, la « crédibilité » est extrêmement importante.

Le véritable enjeu, c'est la « crédibilité » dans une guerre avec d'autres professionnels.

La crédibilité dans la salle d'audience. Bien sûr. Celui qui est le plus professionnel a le plus de crédibilité. Ce sera une dure bataille à remporter. Pourquoi croyez-vous que les victimes se présentent avec des avocats et demandent un statut?

v) Coûts et bénéfices de la professionnalisation

Nous avons interrogé les participants au sujet des bénéfices et des coûts de la professionnalisation. Les réponses ont été homogènes et elles ont révélé que les bénéfices pour les fournisseurs de services aux victimes pourraient comprendre :

  • souvent plus de sécurité du financement et, par conséquent, plus de stabilité pour les intervenants et les clients;
  • la possibilité d'être syndiqué et, par conséquent, d'avoir de meilleurs avantages sociaux et un meilleur salaire;
  • respect accru;
  • plus de formation et formation de meilleure qualité.

Les victimes et les membres de leur famille pourraient bénéficier des avantages suivants :

  • des victimes et des membres de leur famille préfèrent une relation plus professionnelle;
  • les limites sont plus susceptibles d'être respectées dans une relation professionnelle, comparativement à une relation de pairs.

Les réponses concernant les coûts de la professionnalisation étaient également assez homogènes, notamment :

  • les coûts des salaires et des avantages sociaux pour du personnel rémunéré à temps plein;
  • le coût de l'établissement de programmes de formation et de normes;
  • le coût réel de l'administration d'une profession auto-réglementée;
  • les coûts accrus liés au recrutement dans les collectivités rurales et éloignées.

On ne peut qu'espérer que la professionnalisation ne détourne pas de rares ressources des services grandement nécessaires et ne se solde pas par des compressions.

Il pourrait également y avoir des coûts moins tangibles lies à la professionnalisation.

  • La réduction de l'utilisation de bénévoles pourrait entraîner une perte d'empathie que bien des victimes ressentent de la part de bénévoles qui ont vécu eux-mêmes la victimisation.
  • Il peut y avoir une perte de promotion des droits, de prévention, d'éducation publique dans les modèles de lutte contre la violence.
  • La professionnalisation mène à une normalisation qui peut étouffer la créativité et la souplesse, des éléments critiques du travail avec des victimes.

La société devient de plus en plus professionnalisée. Est-ce une bonne chose?

vi) Recrutement et conservation des effectifs

Nous avons également demandé aux participants de décrire l'effet que la professionnalisation pourrait avoir sur le recrutement et la conservation des fournisseurs de services aux victimes. Les réponses concernant le recrutement étaient variées et illustraient, dans une grande mesure, à quel point nous en savons peu sur le travail des fournisseurs de services aux victimes au Canada. Les défis liés au recrutement et à la conservation des effectifs dans les collectivités rurales, éloignées et isolées (en particulier dans le Nord) ont été soulignés.

Selon la définition employée, la transition vers la professionnalisation engendrerait des défis très réels dans les collectivités rurales et éloignées en ce qui concerne le recrutement.

De plus, des participants ont souligné ceci :

Avec un programme professionnel standard dans différentes administrations, la visibilité augmenterait et il pourrait y avoir un effet très bénéfique sur le recrutement…et la conservation des effectifs.

La diversité demeurera importante et le recrutement à cet égard pose des défis. Nous ne réussissons pas bien en ce moment. Cela pourrait ouvrir plus de portes aux nouveaux venus, par exemple, parce que dans une certaine mesure, cela uniformiserait les règles du jeu.

Il y a un consensus selon lequel la professionnalisation n'aurait pas d'effet négatif sur la conservation des effectifs. De nombreux participants croient qu'en fait, cela améliorerait la conservation des effectifs.

J'ai recueilli de nombreux commentaires provenant de praticiens des services aux victimes disant que l'engagement manifeste de la C.-B. à l'égard de la professionnalisation des services aux victimes (par le biais du programme de formation et la mise en ouvre du programme de certificat) est l'une des principales raisons pour lesquelles elles restent dans le domaine… Il est important de créer et de maintenir une culture d'apprentissage.

Les difficultés liées à la conservation des effectifs que certains programmes éprouvent sont mises en lumière dans la remarque ci-dessous.

En ce moment, un emploi comme fournisseur de services aux victimes est vu comme un « tremplin », « un bon endroit pour acquérir une bonne expérience, faire sa probation, mais vous devez passer à autre chose ». Cette attitude est une gifle au visage des organisations offrant des services aux victimes. Nous perdons du personnel au profit des forces de l'ordre, des services d'aide à l'enfance, de n'importe quelle organisation ayant un titre reconnu.

Tous les participants croient fermement à l'importance des services aux victimes et de poursuivre la discussion sur la professionnalisation des fournisseurs de services aux victimes.

Conclusion

La présente étude avait un objectif modeste : approfondir la discussion sur la professionnalisation des fournisseurs de services aux victimes en examinant l'éventail des opinions des intervenants actifs dans le domaine et d'autres intéressés. Nous avons demandé aux participants à la présente étude de nous dire ce qu'ils aimeraient voir, en guise de prochaines étapes, pour poursuivre la discussion. Leurs réponses ont donné un éventail d'idées d'activités de recherche et de programme. Les suggestions se rapportant à la recherche comprennent :

  1. Une recherche dans les administrations intéressées pour déterminer la mesure dans laquelle les fournisseurs de services aux victimes ont des attitudes qui valident les qualités professionnelles et pour déterminer les caractéristiques liées aux différences d'attitudes. On reproduirait ainsi l'étude qu'Underwood a réalisée dansle nord-ouest des États-Unis (2001).
  2. Une compréhension plus complète de qui sont les fournisseurs de services aux victimes.
  3. Un examen de ce qui se fait en matière de professionnalisation dans d'autres pays démocratiques occidentaux.
  4. Une recherche sur les éléments de la professionnalisation qui profitent le plus aux victimes elles-mêmes.

Quant aux activités de programme, les participants ont suggéré les prochaines étapes ci-dessous :

  1. Un groupe de travail national chargé d'examiner d'autres travaux sur les définitions, la formation, les normes de base ou nationales, les programmes d'étude, la recherche, etc.
  2. Un programme de formation nationalisé, informatisé (c.-à-d. en ligne, téléapprentissage) auquel les administrations pourraient avoir accès, comportant des éléments normalisés, par exemple un module sur le Code criminel.
  3. Un centre national de documentation pour diffuser les rapports de recherche et le matériel pédagogique dans ce domaine. Examiner la possibilité de se rattacher au Centre national d'information sur la violence dans la famille.

Ces suggestions témoignent toutes d'un grand intérêt pour la question. En faisant ressortir les domaines qui bénéficieraient de la réalisation d'autres études, de même que des mesures concrètes visant à clarifier les nombreux enjeux, la présente étude peut constituer un important catalyseur en vue des travaux futurs.

Références

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  • [1] Contrairement à l'échantillonnage aléatoire, la constitution d'un échantillon « boule de neige », ou « échantillon dirigé », repose sur l'identification de répondants potentiels parmi les relations des personnes interviewées (Trochim, 2006).
  • [2] Les universités canadiennes adhèrent à un modèle d'examen de l'éthique qui est ressorti de la communauté internationale. Le modèle,décrit dans l'énoncé de politique des trois Conseils, comporte l'application de normes nationales par des conseils d'éthique de la recherche locaux indépendants et multidisciplinaires (Instituts de recherches en santé du Canada et coll., 1998).
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