Maintien des contacts pères/enfants après la séparation : le point de vue des hommes

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VI. DISCUSSION ET CONCLUSION

La hausse des ruptures d’unions observée depuis le début des années 1970 a modifié passablement les relations entre les pères et leurs enfants. Au lendemain d’une séparation, les enfants cessent bien souvent d’habiter avec leur père et, à terme, une proportion non négligeable d’entre eux perdront contact avec lui. Or, le maintien ou non d’une relation suivie avec leur père n’est pas sans conséquence sur les conditions de vie des enfants puisque, comme diverses études l’ont montré, la propension des pères à s’acquitter de leurs obligations alimentaires paraît étroitement liée à la fréquence des contacts qu’ils ont avec leurs enfants (Marcil-Gratton et Le Bourdais, 1999). La détermination des facteurs susceptibles d’accroître la fréquence des contacts pères/enfants constitue donc une étape essentielle si l’on espère réduire les risques de pauvreté auxquels sont confrontés les enfants de parents séparés. C’était là l’objet principal de la présente recherche. Dans un premier temps, nous avons tenté de mesurer la fréquence des contacts qu’ont les pères séparés avec leurs enfants; dans un deuxième temps, nous avons cherché à cerner les facteurs qui sont susceptibles d’accroître cette fréquence. Les analyses portaient sur un échantillon de 418 enfants (biologiques ou adoptés) canadiens, âgés de 0 à 17 ans; ces enfants ont été déclarés par 291 pères qui vivaient séparés de la mère lorsqu’ils ont été rejoints par l’Enquête sociale générale (ESG), en 1995.

L’originalité de l’étude que nous avons menée réside d’abord dans le fait qu’elle prend directement en considération le point de vue des hommes plutôt que de s’appuyer uniquement sur celui des femmes, comme c’était le cas dans le passé; elle tient également au fait qu’elle combine des informations portant sur les pères et d’autres sur les enfants. Pour la première fois au Canada, l’ESG de 1995 a recueilli directement auprès des pères séparés des renseignements sur le temps qu’ils passent avec leurs enfants; cela nous a permis d’adopter une approche centrée sur les hommes, et de tenir compte de leurs attitudes et perceptions face à leur rôle parental. Par ailleurs, le recours à une analyse de régression de type multi-niveaux nous a permis de modéliser correctement l’effet que les caractéristiques mesurées séparément chez les enfants et chez les pères exercent sur la fréquence des contacts pères/enfants, c’est-à-dire de tenir compte du fait que les pères peuvent avoir plusieurs enfants avec lesquels ils n’ont pas nécessairement les mêmes comportements.

Notre analyse démontre que près du tiers des enfants qui ont été déclarés par leur père le voient très régulièrement (c’est-à-dire qu’ils ont passé cinq mois ou plus avec lui au cours de l’année précédant l’enquête); à l’autre bout de l’échelle, près du quart des enfants n’ont eu à peu près aucun contact avec leur père (c’est-à-dire qu’ils ont au total passé moins de sept jours par année avec lui) et un enfant sur six n’a passé aucun moment avec lui. Dans les faits, le portrait risque d’être nettement plus sombre que celui brossé ici. Aux dires des mères rejointes par l’ESG de 1995, un enfant sur quatre (plutôt qu’un sur six) n’aurait pas vu son père dans les 12 mois précédant l’enquête, et seulement 17 % des enfants (plutôt que 30 %) auraient passé cinq mois ou plus avec lui. Au-delà du fait que les mères et les pères séparés tendent peut-être à surestimer le temps qu’ils passent avec leurs enfants, l’écart qu’on observe entre les hommes et les femmes est lié au fait que les pères qui voient régulièrement leurs enfants sont plus susceptibles que ceux qui voient peu ou pas leurs enfants d’être rejoints par le biais d’enquêtes telles que l’ESG et de déclarer correctement le nombre d’enfants qu’ils ont eus dans le passé.

L’Enquête sociale générale de 1995 contenait également des informations sur les échanges par lettre ou par téléphone qu’ont les pères avec leurs enfants. L’exploitation de ces données a montré que les contacts par lettre ou par téléphone ne constituent pas un substitut aux visites auquel les pères recourent en raison de la distance qui les sépare du domicile de leurs enfants. Au contraire, plus les hommes voient leurs enfants, plus ils paraissent enclins à communiquer fréquemment avec eux par lettre ou par téléphone. De plus, les pères qui communiquent régulièrement par téléphone ou par lettre avec leurs enfants habitent en majorité relativement près de la résidence de ceux-ci.

L’examen des facteurs associés à la fréquence des contacts pères/enfants que nous avons effectué à partir de tableaux croisés et d’une analyse de régression multi-niveaux a mis en évidence un certain nombre de résultats. Premièrement, et comme on pouvait s’y attendre intuitivement, les pères ont sensiblement les mêmes comportements avec chacun de leurs enfants, une fois contrôlées les caractéristiques de chacun de ces enfants (sexe, âge à la séparation, etc.). En d’autres termes, l’analyse de régression multi-niveaux a montré qu’environ 75 % de la variation observée dans le nombre de jours que les pères passent avec leurs enfants vient de différences entre les pères, ce qui signifie que les différences observées entre enfants d’un même père sont relativement faibles.

Deuxièmement, le moment auquel la séparation des parents intervient dans la vie des enfants semble être un facteur déterminant de la quantité des contacts entre les pères et leurs enfants. Lorsqu’on tient compte de cette variable, l’association observée, d’une part, entre la fréquence des contacts pères/enfants et l’âge des enfants à l’enquête et, d’autre part, entre la fréquence des contacts et la durée écoulée depuis la séparation disparaît, soulignant ainsi le rôle crucial que l’âge des enfants au moment de la séparation exerce sur les liens qu’ils sont susceptibles d’entretenir avec leur père. Le nombre de jours que les enfants passent avec leur père croît, dans un premier temps, à mesure que l’âge des enfants à la séparation augmente, et ce jusqu’à l’âge de 5,5 ans; il stagne plus ou moins par la suite jusqu’à la pré-adolescence, moment à partir duquel la fréquence des contacts se remet à croître de façon marquée.

Troisièmement, la distance géographique séparant les domiciles respectifs des parents séparés est liée de façon négative au temps que les pères passent avec leurs enfants. Ainsi, les enfants qui habitent à 50 kilomètres ou plus de la résidence de leur père le voient nettement moins souvent que ceux qui résident à moins de 10 kilomètres, et l’impact de cette variable demeure significatif lorsqu’on contrôle les caractéristiques socio-démographiques des pères et de leurs enfants. À partir du moment où l’on introduit les attitudes et perceptions des pères dans l’équation, les coefficients associés à la distance se trouvent passablement réduits et deviennent dès lors non significatifs. Cela donne à croire qu’une partie de l’effet négatif précédemment attribué à la distance tient au fait que les pères qui habitent loin du domicile de leurs enfants sont plus enclins à se déclarer moins heureux d’avoir des enfants et moins satisfaits du temps qu’ils passent avec eux.

On ne peut ici départager dans quelle mesure le degré de bonheur ou de satisfaction exprimé par les pères est la cause ou la conséquence de la distance qui les sépare de leurs enfants. Une chose est claire cependant. On observe une association étroite entre les attitudes et perceptions des pères et la fréquence des contacts avec leurs enfants, et ce résultat constitue le quatrième point saillant de notre conclusion. Ainsi, les pères qui considèrent que le fait d’avoir un enfant les a rendus plus heureux, et qui se montrent satisfaits des modalités de garde et du temps qu’ils passent avec leurs enfants sont aussi ceux qui passent le plus de temps avec eux. Ces résultats renvoient l’image de pères engagés auprès de leurs enfants, image qui contraste avec celle, souvent véhiculée dans les médias, des pères absents se désintéressant de leurs enfants. Ils soulignent également l’importance que les parents séparés s’entendent sur les modalités de garde, si l’on souhaite que les pères séparés maintiennent une relation privilégiée avec leurs enfants et s’acquittent de leurs obligations alimentaires, ces deux comportements allant de pair, comme l’ont montré des travaux récents (pour une revue, voir Le Bourdais et al., 1998).

Cinquièmement, la fréquence des contacts pères/enfants est également associée à l’âge des pères et à leur régime de travail au cours de l’année précédant l’enquête. Le nombre de jours passés avec les enfants croît à mesure que l’âge des pères rejoints par l’ESG augmente, et ce jusque vers le début de la quarantaine, moment à partir duquel il se met à diminuer. Par ailleurs, les pères occupant un emploi à temps partiel passent clairement moins de temps avec leurs enfants que ceux qui travaillent régulièrement à temps plein de jour. Quelque peu surprenant au départ, ce résultat traduit peut-être le fait que les hommes occupant un emploi régulier de jour ont des horaires fixes qui s’accordent mieux avec ceux de leurs enfants que les travailleurs à temps partiel, dont les horaires sont souvent variables, ainsi que des revenus plus élevés auxquels, on l’a vu, est associée une fréquence plus élevée de contacts pères/enfants. En ce sens, nos résultats suggèrent que les pères dont les revenus ne leur permettent pas de s’acquitter de leurs obligations alimentaires auront parfois tendance à couper les liens avec leurs enfants plutôt que de maintenir une situation qu’ils jugent trop difficile.

Sixièmement, nous avons été étonnées de constater que certaines variables dont le rôle important a été souligné dans la littérature n’affectent pas de manière significative le temps que les pères vivant séparés de la mère de leurs enfants passent avec ces derniers. En particulier, nous avons été frappées par l’absence de liens significatifs entre la situation conjugale des parents au moment de la naissance de l’enfant et la fréquence ultérieure des contacts pères/enfants. De même, nous avons été surprises de constater que la formation d’une nouvelle union, tout comme la naissance d’un enfant au sein de cette nouvelle union, n’affectent pas de manière significative le temps que les pères séparés passent avec leurs enfants.

Plusieurs éléments peuvent être invoqués pour expliquer le fait que ces variables n’exercent pas un effet significatif. D’abord, la taille réduite de l’échantillon explique sans doute en partie l’absence de signification statistique de certains coefficients dont la taille est passablement élevée. De plus, le biais de l’échantillon des enfants déclarés par les pères n’est sûrement pas étranger à cette situation. D’autres études (Cooksey et Craig, 1999; Seltzer, 1991) ont montré que les pères séparés ayant vécu en union libre ou n’ayant jamais cohabité avec la mère de l’enfant sont plus susceptibles de ne presque jamais voir leurs enfants. Or, une fraction non négligeable de ces hommes risquent d’être exclus de l’échantillon de l’ESG, étant donné la difficulté plus grande des enquêtes à rejoindre les pères qui voient peu leurs enfants. Ce biais de l’échantillon pourrait donc en partie expliquer l’absence de liens significatifs notée entre la fréquence des contacts pères/enfants et la situation conjugale des parents au moment de la naissance des enfants ou encore avec la trajectoire familiale suivie par les pères après la séparation. À cet égard, il convient de rappeler que la vie conjugale et parentale de la majorité des pères séparés ne s’arrête pas à la relation ayant entouré la naissance de l’enfant. Plus de la moitié d’entre d’eux avaient conclu une union entre le moment de la séparation et la tenue de l’enquête; environ un père sur huit avait vécu avec les enfants d’une nouvelle conjointe, et une proportion sensiblement égale avait eu des enfants biologiques au sein d’une autre union.

De nouvelles analyses devront être menées si l’on espère mieux comprendre les processus en cours au lendemain d’une séparation. À cet égard, le recours à des données longitudinales qui suivent les mêmes individus à mesure qu’ils traversent différentes étapes de leur vie s’impose. De telles données sont nécessaires pour qu’on arrive à démêler l’effet associé aux cohortes de l’effet du simple passage du temps dans les résultats que nous avons observés. Notre étude a montré, par exemple, que la fréquence des contacts pères/enfants varie en fonction de l’âge des pères au moment de l’enquête et de l’âge des enfants au moment de la séparation. Ces résultats ne s’appuient pas sur un échantillon d’hommes ou d’enfants que l’on aurait suivis au fil du temps mais bien plutôt sur un échantillon d’hommes et d’enfants qui ont été interviewés une seule fois, en 1995. Comment peut-on expliquer alors la relation observée entre la fréquence des contacts pères/enfants et l’âge des pères à l’enquête? Le fait que la fréquence des contacts augmente avec l’âge des pères avant de se mettre à diminuer autour de 40 ans traduit-il un effet de cycle de vie (ou passage du temps), qui ferait qu’à partir d’un certain âge les pères se désintéressent de leurs enfants, ou traduit-il plutôt un effet de cohorte, les hommes issus des générations plus jeunes étant plus enclins à maintenir des liens avec leurs enfants? De même, on peut se demander si l’effet associé à l’âge des enfants au moment de la séparation traduit un réel effet d’âge ou le fait que ces enfants aient fait l’objet de modalités différentes au moment de la séparation? L’Enquête longitudinale nationale sur les enfants et les jeunes (ELNEJ), qui suit un vaste échantillon d’enfants canadiens à mesure qu’ils grandissent, permettra d’apporter des réponses à ces questions et de mettre en lumière la dynamique des relations pères/enfants qui s’instaure au lendemain d’une séparation. C’est là une des avenues de recherche que nous entendons poursuivre dans l’avenir grâce à une exploitation des données des cycles subséquents de l’ELNEJ.

Parallèlement, ces recherches devront être complétées par des analyses qui s’appuient sur d’autres enquêtes, telle l’Enquête sociale générale sur la famille, qui sera menée en 2001 par Statistique Canada. En dépit de leur richesse, les données de l’ELNEJ ont une lacune de taille lorsqu’on cherche à cerner les raisons qui expliquent que les pères restent proches de leurs enfants advenant une séparation : très peu de pères ont été interviewés dans le cadre de l’ELNEJ. On a demandé à la personne qui connaissait le mieux l’enfant de répondre au questionnaire; dans plus de 90 % des cas, cette personne est une femme, le plus souvent la mère de l’enfant. L’ELNEJ ne permet donc pas d’aborder la question des contacts pères/enfants directement du point de vue des hommes. L’ESG de 2001 offre un potentiel intéressant de recherche dans divers aspects autres. D’une part, la majorité des difficultés (dont les problèmes de cheminement dans le questionnaire) que nous avons éprouvées devraient être aplanies d’ici la tenue de la prochaine enquête. D’autre part, l’échantillon visé est nettement (de deux à trois fois) plus gros et devrait donc permettre la poursuite d’analyses plus fines que celles que nous avons menées ici.

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