Être à l’écoute, « en dedans »

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Être à l’écoute, « en dedans »

Ligne de soutien : Le présent article traite de sujets qui peuvent avoir une incidence négative sur le lecteur en raison du thème abordé. Si vous avez besoin de parler d’une situation vécue ou d’obtenir une assistance émotionnelle immédiate, la Ligne d’écoute d’espoir pour le mieux-être offre un soutien 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 à tous les Autochtones au Canada, en ligne ou en composant le 1-855-242-3310.

Comment les personnes autochtones incarcérées contribuent à façonner les politiques en matière de justice pénale

Sara Young Pine était convaincue qu’il manquait quelque chose d’important.

Sara est une Crie d’Attawapiskat et une Pied-Noir de la réserve Blood, en Alberta.

L’équipe de Sara au ministère de la Justice cherche à rendre le système de justice canadien plus équitable, en particulier pour les peuples autochtones du Canada.

En août 2023, ils ont publié le premier rapport « Ce que nous avons appris », lequel comprend les observations de participants tels que les organisations autochtones, les universitaires, les auxiliaires juridiques, et bien d’autres encore. Les réflexions des participants allaient façonner le plan du gouvernement visant à lutter contre la discrimination systémique et la surreprésentation des Premières Nations, des Inuits et des Métis dans le système de justice : la Stratégie en matière de justice autochtone.

Les participants ont fourni des observations pertinentes, mais se sont eux-mêmes exprimés sur la nécessité de faire participer à la conversation les personnes qui font l’expérience directe du système de justice.

Avant de se joindre au ministère de la Justice, Sara était agente de liaison auprès des Autochtones et rédactrice de rapports Gladue, des documents qui fournissent aux tribunaux canadiens des renseignements détaillés sur les circonstances particulières des délinquants autochtones. Des membres de sa propre famille ont eu affaire au système de justice pénale. Pour vraiment comprendre l’expérience des Autochtones face au système de justice pénale, Sara était convaincue que son équipe devait entendre les personnes ayant vécu cette expérience elles-mêmes, et faire en sorte que leurs témoignages soient pris en compte dans le prochain rapport « Ce que nous avons appris ».

Quelle est la Stratégie en matière de justice autochtone

La justice est l’un des principes fondamentaux de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones.

Le Canada a élaboré un Plan d’action pour la mise en œuvre des principes énoncés dans la Déclaration des Nations Unies. Le Plan comprend plusieurs mesures visant à améliorer l’accès à la justice pour les peuples autochtones. La mesure 28 du Plan d’action prévoit la finalisation d’une Stratégie en matière de justice autochtone, en consultation et en collaboration avec les partenaires autochtones, les provinces et les territoires, afin de lutter contre le racisme et la discrimination dans le système de justice pénale.

« Ces personnes appartiennent à la communauté, et la communauté devrait être au cœur de cette démarche – c’est dans la communauté que nous devons puiser nos informations », déclare Sara.

Sara Young Pine rit en se souvenant de sa détermination initiale

Sara Young Pine rit en se souvenant de sa détermination initiale.

Sara a donc lancé une idée : elle visiterait les prisons, les établissements pénitentiaires et les centres de détention, tous niveaux de sécurité confondus. Elle écouterait ce que les Autochtones qui y sont incarcérés ont à dire.

« J’ai dit que, si nécessaire, je louerais moi-même une voiture et je traverserais tout le pays », dit-elle en riant.

L’idée de Sara a été approuvée, compte tenu des commentaires obtenus dans le cadre du premier rapport. Seulement, la date limite de publication du rapport étant imminente, il ne lui restait que quelques mois pour traverser le pays.

Sara avait besoin d’aide.

Entre en scène : Jordyn

Jamais Jordyn Pepin-Sledz, une Anishinaabe de la Première Nation de Sagkeeng, au nord de Winnipeg, n’aurait pensé parcourir un jour le Canada pour aller visiter des prisons.

En ses propres mots, Jordyn est une universitaire titulaire d’un grade supérieur en études autochtones et d’une mineure en anishinaabemowin (la langue ojibwée). Elle a commencé à travailler au gouvernement du Canada en tant qu’étudiante, pour Services aux Autochtones Canada, avant de se joindre au ministère de la Justice en tant qu’analyste junior et chercheuse en politiques. Lorsqu’elle a entendu parler de ce que faisait Sara, elle a immédiatement voulu en faire partie.

Ce projet la sortait de sa zone de confort, mais c’était important : « Ce travail est comme une représentation de nous-mêmes et un reflet de nos communautés, déclare Jordyn. Cette interaction directe avec les personnes autochtones incarcérées est quelque chose à quoi je crois et dont ma famille et ma communauté seraient fières ».

Sara était aux anges de pouvoir compter sur son aide. Calendrier en main, Jordyn et elle ont commencé à planifier leur voyage.

Première journée

Jordyn se souvient très bien de leur première visite dans un centre : l’établissement pour femmes de Grand Valley à Kitchener, en Ontario.

« C’était grand et le passage d’un niveau de sécurité à l’autre était assez marquant, raconte Jordyn. Dans l’unité à sécurité minimale, l’atmosphère est plutôt détendue entre les agents correctionnels et les détenues. La population carcérale générale est le niveau suivant. C’est très différent, les déplacements sont plus réglementés. »

À mesure qu’elles se déplaçaient dans le centre de détention, elles sentaient l’atmosphère s’alourdir. Les exigences de sécurité l’emportaient sur les interactions humaines et la relation entre les détenues et les agents devenait de plus en plus tendue.

« Dans l’unité à sécurité maximale, j’ai dit à Sara que je ressentais le besoin de faire une purification par la fumée. Le traumatisme était dans l’air. C’était étouffant. »

Après avoir été escortées à l’intérieur, Sara et Jordyn s’asseyaient avec les détenues pour échanger avec elles. Durant les séances, elles ont animé les discussions sans rien supposer. À leurs yeux, elles n’étaient que des Autochtones venues écouter le récit d’autres Autochtones. Par contre, pour les détenues autochtones, elles étaient des représentantes du Canada. Jordyn et Sara espéraient que les détenues se sentent suffisamment à l’aise pour raconter leur vécu.

Contre toute attente, les barrières sont tombées assez rapidement. « Nous nous sommes confiées sur les démêlés qu’ont eus les membres de nos familles avec le système de justice pénale, relate Sara. L’échange est essentiel chez les peuples autochtones. Si une personne vous offre quelque chose au sujet d’elle-même, vous lui racontez votre vécu en retour, et c’est ainsi que vous tissez des liens. »

L’ensemble de purification par la fumée de Sara et de Jordyn a été un compagnon important lors de leurs voyages

L’ensemble de purification par la fumée de Sara et de Jordyn a été un compagnon important lors de leurs voyages.

Selon Jordyn, le fait qu’elles soient des employées autochtones a été bénéfique. Les détenues autochtones les ont perçues comme des semblables et non uniquement comme des représentantes du gouvernement. « Elles se réjouissaient de nous voir, des Autochtones comme elles, occuper ces fonctions et elles voulaient nous soutenir », affirme-t-elle.

Ce que nous avons appris

Les propos échangés ont non seulement surpris Sara et Jordyn, mais aussi les agents correctionnels et d’autres membres du personnel présents. Les discussions étaient puissantes; certains témoignages, empreints de douleur et de traumatismes, étaient déchirants. Des personnes détenues ont raconté leur histoire, marquée par les agressions sexuelles et la violence physique. Elles ont parlé du chemin qui les a menées là où elles en sont et de la façon dont elles sont traitées depuis. Beaucoup ont rapporté des incidents de racisme et d’intolérance envers les Autochtones dans le système de justice.

Au-delà de la douleur, les conversations ont aussi fourni d’importants renseignements et conseils.

Jordyn Pepin-Sledz réfléchit aux expériences difficiles, mais puissantes qu’elle a vécues

Jordyn Pepin-Sledz réfléchit aux expériences difficiles, mais puissantes qu’elle a vécues.

Des détenues rencontrées lors de la première séance à Grand Valley à l’ensemble des Autochtones avec qui Sara et Jordyn ont discuté par la suite, les participants ont émis des idées constructives sur la façon d’améliorer le système de justice pénale au Canada. Ils ont insisté sur l’importance de miser sur les personnes-ressources et les outils existants, tout en faisant état de la difficulté ou de l’impossibilité d’accéder à ceux-ci, notamment à des Aînés venant sur place et à des pavillons de guérison. Les participants ont aussi souligné l’importance de soutenir les jeunes, de veiller à ce qu’ils aient de bons modèles de comportement, grâce à des programmes comme Grands Frères Grandes Sœurs, et de leur donner accès à des espaces culturels qui les rapprochent de leur identité autochtone. Ils ont aussi signalé le manque de ressources pour les guider dans les processus judiciaires.

« À la clôture de chaque séance, tout le monde était heureux et extrêmement reconnaissant, ou désireux de prolonger le moment », constate Jordyn.

À travers leurs déplacements partout au pays – en voiture, en autobus ou en petit avion –, de prisons en pavillons de guérison en passant par les centres de détention pour femmes et d’autres établissements, Sara et Jordyn ont remarqué des tendances dans les propos recueillis.

Elles ont réuni leurs constatations dans le rapport « Ce que nous avons appris » : Personnes ayant une expérience concrète du système de justice. Elles sont convaincues que ces récits et leçons permettront de renforcer la Stratégie en matière de justice autochtone.

L’expérience n’a toutefois pas été que positive. Le processus a été très épuisant.

Sara est une personne qui n’hésite jamais à se porter à la défense d’autrui et à passer à l’action pour lutter contre l’injustice. Elle devait maintenant agir comme une représentante du gouvernement chargée de faire des observations et de produire un rapport. C’était difficile, surtout si elle était témoin d’un conflit entre une personne détenue et un membre du personnel. « Je ne m’attendais pas à ce que cela me touche autant. Lorsque je constatais un problème dans une prison, je ne pouvais pas agir immédiatement », raconte-t-elle la voix brisée par l’émotion.

Vers la fin du projet, Jordyn avait l’impression que le poids était plus lourd à porter. « Après certains récits ou certaines situations, nous retournions épuisées à la chambre et nous pleurions ensemble », se souvient-elle.

Au cours de leurs voyages, Jordyn et Sara prenaient le temps de renouer avec la nature et la communauté

Au cours de leurs voyages, Jordyn et Sara prenaient le temps de renouer avec la nature et la communauté.

Il y a certaines choses qu’elles feraient différemment lors de prochaines consultations. Notamment, elles élargiraient l’éventail des établissements et prévoiraient plus de temps. Sara et Jordyn sont optimistes quant à la façon dont on pourrait améliorer ce type de mobilisation dans l’avenir.

« Ce fut difficile sur le plan émotionnel, c’est certain, mais je ne regrette absolument rien », affirme Sara.

Il en va de même pour Jordyn. « C’était exigeant, mais je n’hésiterais pas une seconde à le refaire. »