Criminalisation des personnes noires dans un contexte de racisation
La représentation des hommes noirs comme intrinsèquement dangereux s’est imposée dans les discours culturels immédiatement après l’émancipation. Des politiciens et des acteurs du système judiciaire canadien ont explicitement invoqué le stéréotype du violeur noir pour justifier le durcissement de politiques pénales, bien que les dossiers judiciaires aient largement infirmé cette représentation (Backhouse, 1999; Walker, 2010). Des organisations de femmes blanches ont présenté des pétitions au gouvernement fédéral afin d’empêcher l’établissement d’hommes noirs au Canada, en reprenant une rhétorique associée aux lynchages bien connue aux États-Unis (Palmer, 1982; Valverde, 2008). Dans les années 1920, le Ku Klux Klan était actif en Ontario, en Saskatchewan et en Alberta. Multipliant les brûlages de croix et les actes d’intimidation sans susciter de réelle intervention de l’État, il a contribué à normaliser l’association entre les personnes noires, le désordre et la criminalité (Bartley, 2020; Parsons, 2024). Les archives historiques relatives aux peines imposées révèlent d’importantes disparités raciales en matière de déclarations de culpabilité et de détermination de la peine en Ontario de la fin du XIXe siècle au milieu du XXe siècle. Les personnes noires accusées étaient davantage susceptibles d’être inculpées, déclarées coupables et incarcérées à des taux disproportionnés, même lorsque les variables juridiques étaient prises en compte. Ces pratiques ont contribué à instaurer un traitement différencié dont les effets se font encore sentir dans le système de justice pénale canadien (Backhouse, 1999; Mosher, 1999; Owusu-Bempah et Jeffers, 2021; Saghbini et Paquin-Marseille, 2023).
Cette criminalisation historique des personnes noires dans un contexte de racisation a des conséquences directes sur la manière dont les personnes noires sont reconnues, ou plus précisément ne sont pas reconnues, comme victimes d’actes criminels. Depuis longtemps, la victimologie s’intéresse à la notion de « victime idéale » : une personne considérée comme totalement innocente et étrangère aux circonstances du préjudice qu’elle a subi, ce qui la rend pleinement digne de compassion et de soutien institutionnel (Christie, 1986). Concrètement, cette conception a contribué à marginaliser les personnes noires touchées par la violence armée et les personnes endeuillées par un homicide, en les excluant des catégories de victimes jugées dignes de protection et de soutien. Lorsque les institutions associent systématiquement les personnes noires à la criminalité ou à la dangerosité, les victimes noires sont régulièrement traitées avec méfiance plutôt qu’avec empathie. Leur victimisation est souvent interprétée comme ambiguë, provoquée ou imputable à leurs propres actes (Linhares et coll., 2023; Collins, 2014). Cette dynamique est renforcée par ce que les chercheurs appellent la dichotomie victime-délinquant : l’hypothèse institutionnelle selon laquelle les personnes perçues comme dangereuses ou ayant déjà eu affaire au système de justice pénale ne peuvent pas être des victimes (Wortley et Owusu-Bempah, 2022; Petrich et al., 2016). Richardson et coll. (2016) ont constaté que, particulièrement chez les personnes noires touchées par la violence armée, les prestataires de soins percevaient souvent les hommes noirs victimes de blessures par balle comme des personnes coupables plutôt que comme des victimes. Cette perception avait des répercussions directes sur la qualité et la continuité des soins qu’ils recevaient. Pour les familles endeuillées par un homicide, cette logique se reproduit lorsque les institutions judiciaires et les médias attribuent à la personne décédée une responsabilité dans les circonstances de sa mort. Cette représentation a pour effet de diminuer la légitimité de la perte subie et de restreindre la reconnaissance et le soutien accordés à sa famille (Sharpe, Bailey et coll., 2024; Collins, 2014). L’effet cumulatif de ces dynamiques est de perpétuer un système où la représentation historique des personnes noires comme étant dangereuses continue de façonner la reconnaissance du statut de victime, l’accès à l’aide et la détermination des préjudices considérés comme dignes de réparation.
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