Analyse des services d'avocats de garde requis selon l'arrêt Brydges

SOMMAIRE

Chapitre 1 : Introduction

L'objectif général de notre projet de recherche est d'effectuer une analyse globale de la nature et de la portée des services requis par l'arrêt Brydges qui sont offerts actuellement aux personnes arrêtées ou détenues au Canada.

Chapitre 2 : L'arrêt Brydges et le droit à l'assistance d'un avocat : examen de la jurisprudence

Le chapitre 2 traite des principes juridiques énoncés par la Cour suprême du Canada dans l'arrêt Brydges et examine la jurisprudence qui est venue interpréter et préciser ces principes par la suite. L'analyse des arrêts postérieurs à l'arrêt Brydges porte principalement sur les décisions de la Cour suprême du Canada et sur celles des diverses cours d'appel provinciales et territoriales.

La Cour suprême du Canada

Cours d'appel provinciales et territoriales

Les cours d'appel ont appliqué et interprété les principes énoncés par la Cour suprême du Canada en matière de « services Brydges ». La jurisprudence apparue sur ces questions est fondée sur les principes suivants :

Chapitre 3 : La mise en garde Miranda aux Etats-Unis : l'expérience américaine du modèle adopté par la cour suprême du Canada dans l'arrêt Brydges

Chapitre 4 : La capacité du suspect de comprendre le contenu de la mise en garde donnée par les policiers

Analyse juridique

Les études empiriques

Les contrevenants souffrent souvent de toutes sortes de problèmes qui les empêchent de bien comprendre la nature de leurs droits juridiques. La recherche empirique effectuée au Canada montre que les problèmes les plus fréquents sont les suivants :

  1. Toxicomanie - Un nombre important de contrevenants ont des problèmes de dépendance envers l'alcool et les drogues. La consommation excessive d'alcool est le problème le plus fréquent. Selon une étude canadienne sur les personnes arrêtées, la majorité des suspects étaient en état d'ébriété au moment de leur arrestation et un nombre considérable d'inculpations concernait la conduite avec facultés affaiblies. Le mélange d'alcool et d'autres drogues ainsi que la consommation excessive de drogues illicites (comme la cocaïne) constituaient un problème grave chez les personnes arrêtées que nous avons interrogées. Il est extrêmement douteux que les suspects dont les facultés sont affaiblies par l'alcool et d'autres drogues soient en mesure de comprendre la mise en garde Brydges que leur donnent les policiers. Il est également inquiétant de savoir que lorsque les accusés décident d'utiliser les services requis par l'arrêt Brydges, il est très peu probable qu'ils comprennent vraiment les conseils juridiques que leur fournit l'avocat de garde.
  2. Un nombre important de contrevenants souffrent de troubles mentaux. En outre, la prévalence des troubles mentaux graves au sein de la population des contrevenants est beaucoup plus forte que dans la population générale. Les études montrent que le nombre des contrevenants souffrant de troubles mentaux qui sont admis dans les établissements correctionnels est en augmentation. Les troubles mentaux nuisent à la capacité des suspects de comprendre leur droit à l'assistance d'un avocat. De plus, l'effet traumatique de l'arrestation et de la détention risque d'exacerber les problèmes de santé mentale des contrevenants.
  3. Les déficiences intellectuelles sont plus fréquentes dans la population carcérale que dans la population générale. Les déficiences intellectuelles diffèrent des troubles mentaux, car il s'agit de déficiences d'apprentissage permanentes causées par des lésions cérébrales. Une forme fréquente de déficience intellectuelle est le syndrome d'alcoolisation foetale. Les personnes qui souffrent de ce syndrome ne sont pas toujours en mesure de comprendre la teneur de la mise en garde donnée par les policiers. Il n'y a pas d'étude nationale portant sur l'incidence de ce syndrome, mais on estime qu'il existe des milliers de personnes qui souffrent de ce trouble et qui risquent d'être en contact avec le système de justice pénale.
  4. Les barrières linguistiques peuvent empêcher les suspects de bien comprendre la mise en garde donnée par les policiers au sujet de leur droit à l'assistance d'un avocat et les conseils juridiques fournis par l'avocat de garde requis par l'arrêt Brydges.
  5. En Angleterre et au pays de Galles, il existe un mécanisme obligatoire de présence « d'adulte approprié » conçu pour veiller à ce que les suspects souffrant de troubles mentaux ou d'un retard de développement reçoivent une aide spéciale lorsqu'ils sont amenés dans un poste de police. L'adulte approprié surveille la façon dont les policiers interrogent le suspect et facilitent la communication entre les policiers et le suspect qui souffre de troubles mentaux ou de développement. L'adulte approprié est en général un travailleur social ou un membre de la famille du suspect et il est en mesure de demander que le suspect soit examiné par un professionnel de la santé mentale, lorsqu'il existe un doute sur la capacité du suspect de comprendre ses droits. L'adulte approprié travaille parfois avec l'avocat de garde pour veiller à ce que les droits du suspect soient pleinement respectés. Le mécanisme de l'adulte approprié pourrait faire l'objet d'une étude pour déterminer s'il serait souhaitable de l'adopter au Canada.

Chapitre 5 : Les services d'avocats de garde en Angleterre et au Pays de Galles : un autre modèle de prestation d'assistance et de conseils juridiques aux suspects détenus par les policiers

Les services d'avocats de garde existant en Angleterre et au pays de Galles constituent un autre modèle de prestation de services juridiques gratuits 24 heures par jour aux suspects qui sont placés sous la garde de la police. Voici les principales composantes des services d'avocats de garde en Angleterre et au pays de Galles :

Chapitre 6 : Méthodologie

L'examen de la jurisprudence canadienne et des études empiriques fait ressortir l'importance de la prestation des services Brydges. Le présent rapport vise donc à étudier la façon dont les services requis par l'arrêt Brydges sont fournis dans les provinces canadiennes. L'étude comprend deux principales composantes : (1) un examen de la recherche et (ii) des entrevues.

L'examen de la recherche Le premier élément de cet examen comprend une analyse de la jurisprudence pertinente qui a interprété et appliqué l'arrêt Brydges (1990) de la Cour suprême du Canada. L'analyse de la jurisprudence se limite aux arrêts de la Cour suprême du Canada et à ceux des diverses cours d'appel des provinces et des territoires.

Le second élément de cet examen comprend une analyse des études empiriques et théoriques portant sur la mise en garde Miranda et son effet aux États-Unis, sur les différents facteurs qui peuvent compromettre la capacité des suspects de comprendre la mise en garde donnée par la police et sur les services d'avocats de garde en Angleterre et au pays de Galles.

Les entrevues L'élément empirique de notre projet de recherche comprend 101 entrevues avec différents acteurs du processus pénal dans les dix provinces canadiennes. Au total, nous avons élaboré six questionnaires normalisés qui ont été conçus pour être administrés aux groupes suivants d'acteurs de la justice pénale : (i) les administrateurs de l'aide juridique, (ii) les policiers, (iii) les juges, (iv) les procureurs de la Couronne, (v) les avocats de la défense et (vi) les accusés mis en détention. Les chercheurs ont introduit des composantes quantitatives et qualitatives dans la conception du projet en préparant des questions ouvertes et des questions fermées.

Le projet de recherche comprenait deux étapes distinctes. L'étape I consistait à interroger les fournisseurs d'aide juridique dans le but de déterminer s'ils recueillaient actuellement des données sur la prestation des services Brydges. L'étape II a été consacrée à l'administration des questionnaires normalisés. La principale méthode utilisée pour administrer les questionnaires a été le téléphone et, lorsque cela a été possible, des entrevues personnelles. À cause du nombre réduit de répondants dans chacune des provinces, nous avons décidé de prendre un échantillon choisi à dessein.

Les données obtenues grâce aux questionnaires ont été codées et analysées au moyen du programme SPSS. Enfin, les chercheurs ont appliqué les principes de déontologie qui ont été incorporés dans un protocole approuvé par le Comité de déontologie de la recherche de l'Université Simon Fraser.

Chapitre 7 : Principaux résultats

Toutes les provinces offrent des « services Brydges  » pendant la journée. Cependant, seules huit des dix provinces offrent des « services Brydges  » 24 heures par jour. En Alberta, les « services Brydges  » sont offerts de façon informelle en dehors des heures ouvrables à l'aide d'un répertoire d'avocats bénévoles qui acceptent les appels téléphoniques. Dans l'Île-du-Prince-Édouard, il n'y a aucun mécanisme, formel ou informel, qui prévoit la prestation des « services Brydges » après les heures ouvrables.

Presque tous les informateurs clés estiment qu'en plus de répondre aux obligations constitutionnelles, les avocats de garde requis par l'arrêt Brydges ont la capacité de fournir aux personnes détenues des renseignements précieux. Le suspect arrêté ou détenu peut ainsi obtenir des renseignements sur les sujets suivants :

Deux grands inconvénients sont liés aux « services Brydges  » :

Les « services Brydges » qui permettent d'offrir rapidement des conseils juridiques facilitent le fonctionnement du système judiciaire :

Les retards dans la prestation des « services Brydges » peuvent entraver l'enquête policière et, de façon paradoxale, avantager les accusés :

L'absence totale de « services Brydges » avantage parfois l'accusé :

Cependant, le fait d'avoir accès rapidement aux conseils prévus par l'arrêt Brydges peut désavantager l'accusé :

Chapitre 8 : Analyse et résultats

L'effet de l'arrêt Brydges sur les services provinciaux d'aide juridique La Cour suprême du Canada n'a pas imposé aux provinces l'obligation constitutionnelle de mettre en oeuvre des « services Brydges » , mais les résultats de notre projet montrent que la grande majorité des provinces ont mis sur pied un mécanisme structuré permettant d'offrir des « services Brydges  » 24 heures par jour. En Alberta, les « services Brydges  » ne sont fournis après les heures ouvrables que de façon informelle, et ce sont des avocats bénévoles qui s'en occupent. L'Île-du-Prince- Édouard n'a créé aucun mécanisme, formel ou informel, permettant d'offrir des « services Brydges » après les heures ouvrables.

D'une façon générale, les personnes interrogées dans le cadre du projet ont souligné la nécessité de mettre sur pied des « services Brydges » structurés dans toutes les provinces et de veiller à ce que ces services soient accessibles, dans l'ensemble de chaque province, au moyen d'un numéro téléphonique sans frais.

L'effet de la mise en garde Brydges sur les policiers Au Canada, il semble que les pratiques policières aient été sensiblement modifiées par l'arrêt Brydges et les décisions qui l'ont suivi. En règle générale, les policiers déclarent s'acquitter dans tous les cas des obligations en matière d'information imposées par les décisions de la Cour suprême du Canada. En outre, les policiers affirment qu'ils savent fort bien que le défaut d'informer les accusés de l'existence des « services Brydges » pourrait avoir un effet préjudiciable sur leur travail, parce qu'il pourrait entraîner plus tard l'exclusion de preuves incriminantes.

L'effet des services Brydges sur les personnes arrêtées ou mises en détention La majorité des répondants déclarent que les « services Brydges » sont très avantageux pour les suspects qui sont détenus par les services de police. Cependant, il est essentiel de noter que de très nombreuses études empiriques indiquent qu'un très grand nombre de contrevenants souffrent de nombreux problèmes, comme la toxicomanie, les troubles mentaux, les déficiences intellectuelles, le syndrome d'alcoolisation foetale, les déficiences auditives et les obstacles linguistiques. On doit donc se demander si les accusés qui connaissent ce genre de problèmes ont vraiment la capacité de comprendre la teneur de la mise en garde faite par les policiers ou celle des conseils juridiques fournis par les avocats de garde requis par l'arrêt Brydges.

Il est troublant que certains répondants déclarent que les services Brydges nuisent parfois à l'accusé. Par exemple, lorsque les policiers se sont acquittés de leurs obligations en matière d'information et que l'accusé a consulté l'avocat de garde requis par l'arrêt Brydges, les policiers ont en fait le « feu vert » pour poursuivre leur enquête, même lorsque l'accusé est en état d'ébriété et qu'il ne se souvient pas toujours très nettement du contenu exact de la mise en garde ou des conseils juridiques fournis par l'avocat de garde prévu par l'arrêt Brydges.

La nécessité d'assurer la continuité de la prestation des services d'aide juridique est préconisée tant par les personnes interrogées dans le cadre du projet que par les auteurs de nombreux articles analysés au cours de l'examen de la recherche.

La nécessité d'augmenter les crédits consacrés aux services d'aide juridique est signalée par certains répondants et par un certain nombre d'auteurs d'articles examinés dans le cadre de notre recherche. Des crédits supplémentaires permettraient de remédier au manque d'avocats disposés à travailler pour les régimes d'aide juridique.

Le problème de la langue pourrait être résolu, d'après certains participants, en embauchant des avocats multilingues qui pourraient être sollicités en cas de besoin.

Il y a lieu d'améliorer l'information et la formation fournies aux agents du système pénal dans le domaine des troubles mentaux, des déficiences intellectuelles et des incapacités reliées aux drogues, problèmes qui touchent parfois les suspects placés sous la garde de la police.

Les autres modèles de prestation des services Brydges Les prisons locales peuvent jouer un rôle essentiel à l'égard des besoins des contrevenants. Elles pourraient servir de liaison entre les services communautaires, qui s'occupent de problèmes de santé, de logement ainsi que des problèmes reliés aux drogues, et le système correctionnel. Si l'on élargissait le rôle des avocats de garde, on pourrait affecter des avocats à certains postes de police et à certaines prisons et les charger non seulement de fournir une assistance et des conseils juridiques, mais également d'aider les accusés à communiquer avec les services communautaires dont ils peuvent avoir besoin. En élargissant de cette façon le rôle des avocats de garde, le régime d'aide juridique serait davantage axé sur le client. En fait, les services d'aide juridique devraient envisager d'adopter une approche holistique à l'égard des clients détenus par les services de police. Cela ne signifie pas nécessairement que les services d'aide juridique devraient en fait offrir ces interventions élargies. Des partenariats ou des arrangements entre les services d'aide juridique et d'autres intervenants pourraient être chose possible. Un autre modèle de prestation des services d'aide juridique serait d'embaucher des parajuristes ou des étudiants stagiaires qui fourniraient, à un coût moindre, certains services de base qui sont actuellement offerts par des avocats.

Les obstacles susceptibles de s'opposer au changement La grande majorité des répondants n'ont pas présenté de suggestions pour l'élaboration d'autres façons de fournir les « services Brydges ». Il paraît donc raisonnable de penser que toute proposition visant à réformer le système existant risque de faire face à une opposition assez vive.

Le modèle retenu en Angleterre et au pays de Galles pour la prestation de services d'aide juridique 24 heures par jour Il est bon de noter que les services d'avocats de garde qui ont été récemment mis en place en Angleterre et au pays de Galles ont sensiblement élargi le rôle de ces avocats parce qu'ils fournissent maintenant « des services de type Brydges » dans les postes de police. Les suspects peuvent, gratuitement, avoir accès non seulement à un avocat de garde, mais également à un avocat de la pratique privée de leur choix. Les suspects souffrant de déficiences bénéficient également en Angleterre et au pays de Galles d'une aide supplémentaire. Un médecin de la police évalue, dans le poste de police, la capacité de ces personnes à subir un interrogatoire. En outre, les « adultes appropriés  » sont tenus, en vertu de la loi, d'aider les personnes souffrant de troubles mentaux ou d'un retard de développement, pendant que ces personnes sont sous la garde de la police.

La communication aux suspects en détention de renseignements touchant leurs droits en vertu de la Charte canadienne des droits et libertés Notre projet de recherche soulève des questions troublantes sur l'efficacité des méthodes utilisées par la police pour transmettre des renseignements juridiques aux personnes arrêtées ou détenues. Parmi les suggestions visant à améliorer l'efficacité de ce processus figure la possibilité de montrer au suspect un enregistrement vidéo expliquant en termes simples et en plusieurs langues, s'il y a lieu, ce que veut dire la mise en garde prévue par la loi.

Pour ce qui est de la réforme dont pourrait faire l'objet le système actuel d'avocats de garde requis par l'arrêt Brydges au Canada, il serait peut-être bon d'explorer le modèle de services d'avocats de garde offerts 24 heures par jour qui a été mis en oeuvre en Angleterre et au pays de Galles, par exemple, en obligeant les avocats de garde à se rendre en personne dans les postes de police qui reçoivent un grand nombre de personnes arrêtées pour qu'ils puissent leur fournir des conseils juridiques en personne. On pourrait en outre améliorer l'information du grand public au sujet de leurs droits constitutionnels en diffusant plus largement sur Internet des documents juridiques rédigés en termes clairs et en donnant aux suspects des brochures faciles à comprendre (en plusieurs langues, le cas échéant).