Déterminants sociaux de la justice
Les personnes consultées ont indiqué que le racisme envers les personnes noires est omniprésent et persistant dans les politiques et les pratiques d’importantes institutions sociales dans les domaines de l’emploi, de l’éducation, de la santé mentale ou de la santé, de la protection de l’enfance, du logement et de l’immigration. Des personnes consultées ont décrit des expériences illustrant les attitudes, les préjugés et la discrimination à leur endroit de la part d’individus et à la suite de processus institutionnels. Le racisme envers les personnes noires se manifeste par des préjugés inconscients et conscients. Ces expériences sont inextricablement associées à une éventuelle interaction avec le système de justice et à ses résultats. Comme l’a déclaré succinctement un participant :
[Traduction]
« Ces facteurs [déterminants sociaux] peuvent se croiser et s’amplifier les uns les autres, conduisant à un réseau complexe de circonstances qui peuvent amener une personne à entrer en contact avec les forces de l’ordre ou le système judiciaire. Il est important de reconnaître ces difficultés systémiques et de travailler à des solutions qui favorisent l’équité et l’égalité. »
Dans l’ensemble, les personnes consultées ont fait l’expérience d’inégalités sociales multidimensionnelles qui, selon elles, les ont empêchées, en tant que citoyennes et citoyens actifs, de participer à la société canadienne.
Racisme et criminalisation dans la société
Les personnes interrogées partagent le sentiment que le racisme envers les personnes noires dans la vie sociale est un déterminant social de la justice. La présente section décrit brièvement quelques-unes des façons insidieuses dont le racisme façonne la vie des personnes noires (en dehors de secteurs sociaux spécifiques) au Canada par l’intermédiaire de l’étiquetage, des stéréotypes, de l’identité, de l’absence de modèles positifs et de la représentation. Cette section se termine par la présentation des sentiments de certains participants face à l’exposition permanente au racisme, à l’exclusion et à la criminalisation dans la société canadienne.
L’image omniprésente des personnes noires comme étant des personnes dangereuses influe sur la manière dont les personnes noires sont traitées et façonne possiblement leur identité. Un partenaire communautaire au Québec a déclaré ce qui suit :
« Plusieurs personnes interrogées, en particulier des hommes, ont dit que, parce qu’ils sont des “hommes noirs”, ils sont étiquetés par la société. Ils sont souvent considérés comme des personnes dangereuses. En conséquence, ils se retrouvent dans des situations de profilage racial de manière disproportionnée et subissent les affres d’une surveillance policière excessive. Il en résulte un changement d’identité chez ces personnes. »
Des parents noirs ont déclaré avoir peur de la façon dont leurs enfants seraient perçus, surtout de la possibilité que leurs jeunes fils noirs soient traités selon le stéréotype de l’homme noir « dangereux ». Une tante noire a raconté que son jeune neveu avait été maltraité par la police, qui l’avait pris pour un adulte. En réponse, une mère noire du Québec a dit :
« Votre neveu a été traité comme un homme adulte, mais le traitement n’est toujours pas valable, n’est-ce pas ? Même s’il s’agissait d’un homme adulte, je tiens à le dire. Je me souviens d’avoir envoyé mes deux fils au dépanneur et, pour la première fois, de les avoir vus partir sans que j’y aille. Et je me suis dit, oh super. Et puis j’ai regardé leur démarche, leur assurance et leur allure masculine. Et j’ai immédiatement eu peur. Mon fils de 13 ans est presque aussi grand que moi, vous voyez ? Il est donc assez grand et ce n’est pas un enfant mince, il est plutôt costaud. Et cette peur est tellement… c’est comme un déchirement, vous voyez ce que je veux dire ? Et puis, il y a les conversations. Je veux dire, je leur ai déjà parlé, mais je me dis que maintenant, nous devons vraiment, vraiment, vraiment avoir ces conversations, n’est-ce pas ? Et c’est tellement triste parce qu’on aborde ce sujet avec nos enfants et qu’on doit leur dire : “Cela vous place dans une situation différente, oui, vous êtes des enfants, mais s’il vous plaît, agissez comme des adultes, comme des personnes valides et sensées, capables de prendre de bonnes décisions.” C’est une conversation tellement difficile à avoir. »
Ce passage souligne que les adultes noirs ont souvent peur de la façon dont les enfants noirs seront traités. Cette crainte est justifiée. Dans un rapport sur les jeunes personnes noires et le système de justice, les chercheurs ont donné de nombreux exemples de jeunes noirs au Canada maltraités au sein des institutions sociales et mal perçus comme étant des adultes (Owusu-Bempah et Jeffers, 2022). Cette constatation est étayée par de nombreuses recherches sur le préjugé d’adultification, lequel fait en sorte que les jeunes noirs sont perçus comme moins innocents, moins expressifs sur le plan émotionnel et plus en colère que les jeunes d’autres origines raciales, ce qui entraîne de moins bons résultats à l’école et dans le système de justice (Goff et al., 2014; Epstein et al., 2017; Halberstadt et al., 2020; Cooke et Halberstadt, 2021). Les parents noirs ayant participé aux activités de mobilisation communautaires ont fait preuve d’une conscience aiguë de l’adultification dont leurs enfants font l’objet. C’est l’une des nombreuses façons dont les jeunes et les enfants noirs sont privés de leur enfance. Les participants ont également réfléchi à la manière dont les obstacles raciaux limitent le nombre de modèles positifs auxquels les enfants noirs peuvent s’identifier. Cette situation peut conduire les jeunes à se joindre à des gangs pour y trouver un sentiment d’appartenance :
« J’aimerais parler de la situation du point de vue de mon frère et dire que dans sa situation, le chagrin et le traumatisme ont été des catalyseurs qui l’ont amené à avoir affaire aux services chargés de l’application de la loi et à commettre des actes criminels. Ne pas avoir de sentiment d’appartenance, tomber dans le mode de vie des gangs. Il n’y avait pas de modèles et la supervision était insuffisante. Ce manque d’appartenance a entraîné un sentiment de perte, mon frère ayant perdu une figure parentale, des relations familiales, et ces événements l’ont amené à rechercher cette appartenance de différentes manières qui l’ont mené en prison. » (Sœur noire d’une personne ayant des démêlés avec le système de justice, Québec)
Les personnes consultées ont également discuté de la manière dont le manque de représentation raciale parmi les défenseurs des droits des communautés noires facilite le racisme envers les personnes noires :
« Nous n’avons pas de députés noirs ici pour parler et nous battre au nom de la communauté noire. Il n’y a pas de représentants parlementaires noirs de notre communauté. Aussi, pour vous donner une idée, il n’y a même pas de commissaires de conseil scolaire noirs. » (Membre de la communauté noire en Colombie-Britannique)
Les personnes consultées estiment que cette sous-représentation réduit le niveau d’intérêt pour les problèmes rencontrés par la communauté noire et ne permet pas de remédier aux injustices subies au sein des institutions sociales. Lors des activités de mobilisation communautaires au Québec, les personnes qui y participaient ont réfléchi à la manière dont le racisme envers les personnes noires a façonné leur identité au Canada. Les personnes consultées avaient l’impression que la vie au Canada était une lutte constante et qu’il était difficile de recevoir un traitement équitable. Elles ressentaient le besoin d’être constamment résilientes et manifestaient un sentiment d’identité conflictuel. Selon leurs propres termes :
« Être Noir au Canada, c’est protester en permanence pour justifier le simple fait d’être en vie. Le stress est présent dans tout mon corps. »
« Être Noir au Canada, c’est faire du militantisme parce qu’il faut toujours se battre pour quelque chose. C’est résister. J’ai l’impression que nous résistons constamment à un système qui tente d’“invisibiliser” notre situation. »
« Être Noir au Canada, c’est un combat. Je préférerais que le fait d’être Noir soit tout simplement synonyme de possibilités riches et multiples. »
« Être Noir, c’est comme être une bombe, personne ne veut s’en occuper. Je tiens également à dire que les personnes noires sont source de lumière. Elles sont comme le thermomètre qui indique l’état de santé de la société. Si nous ne sommes pas en bonne santé, votre société est très malade. »
« Être Noir au Canada, c’est conflictuel. »
« Être Noir au Québec, au Canada, c’est faire partie d’un peuple résilient qui continue à ne pas être éliminé ou… oui, c’est une lutte, mais nous continuons à nous tenir debout. »
« Pour moi, être Noir au Canada, c’est être fort et donner le meilleur de soi- même. Mais en même temps, c’est être mal compris. Être écarté, parfois. Et oui, vous utilisez cette force et ce courage pour vous battre et pour exister. »
« Être Noir au Canada, c’est être une partie divergente. On est ignoré tout en étant stigmatisé ou stéréotypé. »
« Être Noir, c’est se voir imposer des limites. Nous devons occuper plus d’espace. Plus d’espace parmi nos pairs, plus d’espace dans la société, dans notre pays, dans ce monde. Mais les personnes noires sont synonymes de force, une force maintenant et à l’avenir ; nous avons encore de la force et nous devons nous appuyer sur elle. »
Facteurs économiques
Les personnes consultées ont cerné des inégalités systémiques dans les possibilités d’emploi et dans la répartition de la richesse. Elles ont souligné que le chômage, le sous-emploi et le manque de possibilités diverses pour les communautés noires augmentent la probabilité de participer à des activités criminelles de diverses manières. Elles ont fait part de leur expérience du racisme lors d’occasions de recrutement, d’embauche, de promotion et de maintien en emploi ; elles ont aussi mentionné avoir constaté des écarts de rémunération fondés sur la race, s’être retrouvées dans des emplois instables ou précaires et avoir connu de la déqualification. Chez les personnes immigrantes, la reconnaissance de l’éducation, des compétences et de l’expérience acquises à l’étranger a été difficile et a entravé leur adaptation au système social canadien. Comme le mentionne un membre de la communauté en Saskatchewan :
« Les personnes noires sont souvent les dernières à être embauchées et les premières à être licenciées. »
Ce sentiment est corroboré par les données de Statistique Canada, qui indiquent qu’une proportion plus élevée de femmes et d’hommes noirs ont fait des études postsecondaires comparativement au reste de la population. Néanmoins, les adultes et les jeunes personnes noires sont environ deux fois plus susceptibles de se trouver dans une situation de faible revenu et sont plus susceptibles d’être au chômage que le reste de la population canadienne (Do, 2020). D’autres études montrent que, comparativement aux hommes blancs, les hommes noirs (de 18 à 69 ans) sont surreprésentés dans les emplois pour lesquels ils sont surqualifiésNote de bas de page 1, dans une proportion de 2,6 contre 1. Les femmes noires occupaient des emplois pour lesquels elles étaient surqualifiées 1,5 fois plus souvent que les femmes blanches (Outil de données sur les inégalités en santé à l’échelle du Canada, 2017).
En outre, les personnes nouvellement arrivées et immigrantes consultées dans le cadre d’activités de mobilisation ont déclaré qu’elles faisaient face à d’importants obstacles pour trouver un emploi et qu’elles luttaient contre le manque de formation et de programmes conçus pour assurer le lien entre les accréditations qu’elles possèdent et les accréditations requises pour travailler dans leur domaine au Canada :
« J’ai la chance de venir des États-Unis, où c’est un peu plus facile, mais je ne peux toujours pas être psychologue clinicien ici, même s’il faut plus d’heures pour obtenir un permis dans l’État de Californie qu’en Colombie- Britannique. Je connais des personnes du continent qui ont été enseignants pendant de nombreuses années et qui travaillent chez Tim Hortons. Les gens sont contents de notre arrivée au pays, mais ils ne veulent pas que nous y entrions avec les statuts que nous avons. » (Membre de la communauté en Colombie-Britannique)
« Les diplômes étrangers ne sont pas reconnus. Plus particulièrement dans le cas du Québec, l’un des participants nous a confié que les parents immigrants sont épuisés par leur parcours migratoire et toutes les démarches administratives inhérentes et qu’ils n’ont donc ni le temps ni l’énergie de retourner à l’école. » (Partenaire communautaire au Québec)
Des recherches ont montré qu’en plus des obstacles rencontrés par les personnes immigrantes mentionnées ci-dessus, le racisme envers les personnes noires a une forte incidence sur les résultats en matière d’emploi de personnes immigrantes, en particulier ceux qui parlent avec un accent (Augustine, 2012; Creese et Wiebe, 2012; Ng et Gagnon, 2020). Ce racisme envers les personnes noires touche aussi bien les nouveaux arrivants que les personnes noires nées au Canada. Les personnes participant aux activités de mobilisation ont critiqué le sous-emploi qu’elles subissent fréquemment. Selon elles, le sous-emploi crée une situation dans laquelle les parents noirs doivent travailler de longues heures pour joindre les deux bouts, ce qui réduit leur capacité à surveiller leurs enfants et augmente la probabilité que ces derniers aient affaire au système de justice :
« Il y a [eu] un manque de supervision parce que nos parents travaillaient tout le temps, parce qu’ils essayaient toujours de travailler et de subvenir à nos besoins. Nous en avons donc profité. Beaucoup de problèmes découlent d’une telle situation. » (Partenaire communautaire au Québec)
Ce lien entre les possibilités d’emploi limitées des parents noirs, les contraintes de temps et le manque de supervision des enfants et des jeunes a également été constaté dans un rapport récent publié par le ministre de la Justice (Owusu-Bempah et Jeffers, 2022). Fait important, les données de Statistique Canada (2016) montrent que 33 % des enfants noirs (de 0 à 14 ans) et 26,7 % des jeunes personnes noires (de 15 à 24 ans) vivaient dans un ménage à faible revenu. Respectivement, ces proportions étaient 2,5 et 2,2 fois plus élevées que la proportion d’enfants et de jeunes personnes blanches dans les ménages à faible revenu. La recherche montre également que 28,9 % des ménages noirs au Canada sont en situation d’insécurité alimentaire, ce qui est 2,6 fois plus élevé que le taux d’insécurité alimentaire des ménages blancs (Tarasuk et Mitchell, 2020). Compte tenu de ces résultats, il n’est pas surprenant que les personnes interrogées aient déclaré que les contraintes économiques pesant sur les parents signifient souvent que les jeunes personnes noires doivent « grandir plus vite » pour gagner de l’argent pour leur famille aux côtés de leurs parents :
« Plusieurs personnes interrogées nous ont dit que leurs parents étaient des immigrants et qu’ils avaient au moins deux emplois pour subvenir à leurs besoins… les enfants d’immigrés ont dû assumer des responsabilités dès un très jeune âge et n’ont pas eu l’occasion d’être des enfants ou de jeunes adolescents. Ces circonstances ont fait que ces derniers ont été amenés à devenir rapidement très matures, à trouver une solution pour obtenir rapidement de l’argent. » (Partenaire communautaire au Québec)
Cette constatation indique que les obstacles dressés sur le parcours des adultes se répercutent sur leurs enfants et influencent les chances de ces derniers. La pauvreté crée une situation où le besoin de survivre devient le facteur le plus important qui structure le parcours des jeunes. Et les limitations à l’emploi auxquelles font face les parents noirs sont également vécues par les jeunes personnes noires. Des hommes noirs en détention ont déclaré qu’ils avaient pris la voie de la criminalité pour aider leur famille :
« Ce même récit est largement partagé par les prisonniers masculins que nous avons rencontrés. Nombre d’entre eux ont connu une enfance difficile, où les parents occupaient deux emplois. Ils ont dû assumer plusieurs responsabilités à un très jeune âge. La pauvreté et le besoin d’argent semblent être les principales raisons de leurs actes criminels et de leurs conflits avec la loi. » (Partenaire communautaire au Québec)
« Si vous n’avez pas d’emploi dans le coin où vous vivez et que vous devez nourrir votre famille, vous devrez peut-être trouver d’autres solutions. » (Membre de la communauté au Québec)
De nombreuses personnes consultées nous ont dit qu’elles avaient du mal à trouver un emploi décemment rémunéré. D’autres disent qu’en dépit de leurs diplômes et autres certifications, elles ont du mal à trouver un emploi à la hauteur de leurs compétences. Certaines personnes interrogées nous ont dit qu’elles avaient « abandonné leurs études » pour trouver un emploi. Cependant, après avoir rencontré des obstacles importants, elles ont rapidement abandonné le marché du travail légal pour des activités illégales plus « lucratives ». Les participants ont estimé que les jeunes personnes noires ont souvent un champ de possibilités de carrière limité en raison des types de travail normalisés pour elles et d’un manque d’accès à diverses occasions et formations. Des membres de la communauté noire du Québec ont déclaré ce qui suit :
« Il y a le manque de possibilités offertes aux jeunes personnes noires. Si vous demandez à un jeune noir ce qu’il veut faire quand il sera grand, neuf fois sur dix, ce sera dans le sport ou le divertissement. C’est parce que nous ne nous voyons pas vraiment dans les médias de manière positive. Les différents postes dans les médias ne sont pas accessibles et concrets. »
« Les lois contribuent à ce que les gens passent par le système de justice pénale. Par exemple, une loi qui oblige les gens à parler français alors qu’ils viennent d’ailleurs, qui fait en sorte que les gens ne réussissent pas dans le système scolaire et qui les amène à trouver d’autres solutions pour travailler. J’ai donc l’impression qu’indirectement, cela pousse les gens à prendre un autre parcours. »
Comme le montre cette section, les inégalités en matière d’emploi et de possibilités d’emploi poussent les jeunes et les adultes noirs à prendre le chemin de la criminalité pour survivre. Les personnes consultées ont énuméré une série de recommandations sur la manière de réduire les inégalités dans la section « Améliorer l’accès aux possibilités économiques ».
Éducation
Les jeunes personnes noires, les membres de la communauté, les partenaires de la communauté, les personnes en détention et les aînés de la communauté noire interrogés ont souligné le rôle crucial de l’éducation dans la détermination du parcours de vie des personnes noires. Ils ont donné des témoignages personnels et fait part de situations observées sur les inégalités qui touchent les élèves noirs à l’école, telles que la discrimination raciale, le manque de contenu significatif dans les programmes scolaires sur les personnes noires au Canada et l’absence criante de modèles noirs dans le corps enseignant et dans l’administration scolaire. Les personnes incarcérées ont souvent fait le lien entre les expériences défavorables vécues à l’école (de la maternelle à la douzième année) et leur séjour dans un établissement pénitentiaire. Une personne a raconté avoir été la cible d’insultes raciales de la part d’élèves blancs, insultes qui sont restées impunies par l’administration scolaire. Pourtant, lorsqu’il a réagi à ces incidents, il a été puni. Ces expériences lui ont donné le sentiment de ne pas être soutenu et d’être isolé. Pour de nombreux élèves noirs, le fait d’être punis à l’école — et en particulier d’être punis de manière discriminatoire — peut conduire plus tard à l’emprisonnement, car : a) ce genre d’incident risque de diminuer le sentiment d’appartenance, de mener au décrochage scolaire et d’ouvrir par la suite la voie vers le monde criminel par rébellion, b) ce genre d’incident risque de diminuer le sentiment d’appartenance, de mener au décrochage scolaire, de limiter les possibilités sur le marché du travail et de favoriser l’emprunt d’un parcours criminel aux fins de survie financière et c) lorsque la police est appelée pour gérer des situations impliquant de jeunes personnes noires à l’école, cela augmente la probabilité de démêlés ultérieurs avec la justice pénale (Owusu-Bempah et Jeffers, 2022).
Aux niveaux primaire, secondaire et postsecondaire, les programmes scolaires canadiens ne couvrent pas de manière exhaustive l’histoire des personnes noires au Canada, les contributions apportées par les personnes noires au Canada et la question du racisme envers les personnes noires. Ce fossé éducatif joue un rôle dans la perpétuation de la discrimination raciale, car un bon nombre de Canadiennes et de Canadiens obtiennent leur diplôme sans avoir acquis de compétences en matière de culturel noire, sans compréhension de la culture noire et sans la capacité de reconnaître ou de combattre les préjugés qu’ils peuvent avoir envers les personnes noires. Cette lacune touche particulièrement les personnes qui ont un rôle décisionnel et qui ont le pouvoir d’influencer les résultats pour les personnes noires, comme le personnel éducateur, les employeurs, les spécialistes de la santé et de la santé mentale, ainsi que les personnes travaillant dans le domaine du logement et du système de justice. Des membres et des partenaires de la communauté en Colombie-Britannique ont déclaré ce qui suit :
« Il n’y a pas de place pour les personnes noires dans le système d’éducation. La majorité des établissements d’enseignement et la majorité de l’éducation sont basés sur l’histoire des Blancs et des Européens, excluant par le fait même l’expérience des personnes noires et l’exactitude historique. »
« Nos participants ont affirmé que le racisme et la discrimination envers les personnes noires dans le système de justice et le système pénal ont été favorisés par l’absence ou le manque d’éducation sur les cultures, les histoires et les peuples noirs dans les écoles, ainsi que par la représentation erronée des personnes noires nuisant à celles-ci dans les médias populaires. Les programmes scolaires et les médias populaires ont créé et entretenu des stéréotypes négatifs envers les personnes noires qui entraînent des soupçons et des doutes inutiles. »
L’absence d’enseignement de l’histoire des personnes noires au Canada dans les programmes scolaires, ainsi que les représentations discriminatoires des personnes noires dans l’histoire, peuvent également diminuer le sentiment d’appartenance des élèves noirs aux écoles et à la société canadiennes :
« C’est très bien que nous ayons le Mois de l’histoire des Noirs, c’est très bien. Mais nous devons aller de l’avant. Cela fait juste trop longtemps. Personnellement, j’attends avec impatience les moyens de pression et les mesures de collaboration avec le ministère de l’Éducation pour que les programmes scolaires reflètent enfin les contributions des Canadiens noirs, afin que nos enfants allant à l’école connaissent toute l’histoire et qu’ils puissent vraiment s’y reconnaître. Je pense que ça commence vraiment avec les enfants dès la maternelle, c’est là qu’ils sont exposés aux récits. Ils sont très négatifs lorsqu’il s’agit de notre communauté. » (Membre de la communauté au Québec)
La séance de mobilisation a révélé que les parents noirs et leurs enfants ressentent généralement de la déception ou de la frustration à l’égard des relations que de nombreux membres du personnel enseignant entretiennent avec les élèves noirs. Les préjugés se manifestent par des pratiques disciplinaires, des attentes réduites et l’exclusion. Un partenaire communautaire noir en Ontario relève qu’il existe « deux types distincts d’enseignants : ceux qui réduisent leurs attentes envers les élèves noirs et ceux qui adoptent des approches rigides ». Un jeune noir au Québec a fait part de son expérience :
« Lorsqu’on est allés à l’école secondaire, on nous a dit que de 70 % à 75 % des enfants qui fréquentaient cette école abandonnent les études secondaires. Oui, c’est ce qu’on vous dit. Tu y vas avec tes parents, tu t’inscris, c’est ce qu’on te dit. »
D’autres ont évoqué des cas précis où le personnel enseignant a même sous-estimé des élèves noirs particulièrement prometteurs sur le plan scolaire :
« L’école a eu un impact parce que je me sentais moins intelligent en raison de mon statut social, même si j’aidais d’autres enfants. C’est moi qui me suis retrouvé avec des notes plus basses, comme si c’est moi qui trichais. » (Membre d’une communauté en Ontario)
« Une élève noire a été prise à partie en raison de la disparition de 5 $ dans la classe, alors qu’elle venait de gagner 40 000 $ pour son école dans le cadre d’un concours de lecture. » (Partenaire communautaire en Saskatchewan)
Ce type particulier de préjugé racial de la part du personnel enseignant conduit directement des élèves noirs à prendre le cheminement de la prison. Les recherches montrent que les élèves ont moins de chances d’obtenir leur diplôme d’études secondaires s’ils n’aiment pas l’école, s’ils ne s’y sentent pas à leur place et s’ils ne se sentent liés à aucun enseignant (Eckstrom et al., 1985; Jordan, 1994; Dei, 1997, James et Turner, 2017). Outre les exemples du personnel enseignant traitant différemment les élèves noirs sur le plan scolaire, de nombreuses personnes consultées ont donné des exemples de pratiques disciplinaires différenciées dans les écoles. Ces pratiques ont contribué à marginaliser davantage les jeunes personnes noires et à les « pousser » hors des écoles (Dei, 1997). Selon les propres termes des personnes consultées :
« On me mettait automatiquement dans une classe pour les problèmes de comportement lorsque je n’étais pas d’accord avec quelque chose. J’étais considéré comme rebelle. » (Membre de la communauté en Ontario)
« Si deux élèves se battent, l’élève noir subira plus d’injustices et toute la responsabilité lui sera imputée. C’est là que l’adversité commence. » (Membre de la communauté en Ontario)
« Le système d’éducation ne soutient pas les jeunes personnes noires et les garçons noirs. Il y a tellement de suspensions et de punitions sévères pour des problèmes mineurs. Ça s’appuie sur un préjugé racial. Il faudrait également améliorer les investissements de proximité dans les lieux où vivent les personnes noires. » (Membre de la communauté en Alberta)
« Je pense qu’il est plus important de travailler avec les jeunes hommes noirs et de les encourager à se concentrer sur leurs compétences et leurs capacités lorsqu’ils sont jeunes pour qu’ils ne soient pas pris dans le système de justice. Les gens doivent comprendre la nature historique et politique du racisme. » (Membre de la communauté en Ontario)
« J’ai travaillé dans le système scolaire et il m’arrivait souvent d’entendre au dîner un enseignant décrire un grand enfant noir, généralement un garçon, dans la salle des professeurs. Même lorsque l’être physique n’est pas grand. Il pourrait s’agir d’un petit garçon de petite taille comme moi. Mais un enfant noir était toujours décrit comme un “grand enfant noir”. Bien sûr, pour les gens, cela semble effrayant. C’est ancré dans les mentalités. » (Membre de la communauté au Québec)
Les parents, les élèves et les partenaires communautaires noirs interrogés ont affirmé que le personnel enseignant est rarement sanctionné lorsqu’un comportement raciste est signalé à l’administration scolaire, même dans les cas extrêmes où un langage désobligeant est utilisé. Pour résoudre certains de ces problèmes dans l’enseignement, les personnes consultées ont préconisé la responsabilisation du personnel éducateur. Ils ont également souligné la nécessité de rendre plus accessibles les activités récréatives dans les écoles et en dehors des écoles pour les jeunes personnes noires, comme moyen de réduire le taux de décrochage scolaire :
« L’une des choses qui ancrent nos jeunes hommes noirs dans leur communauté et leur école, ce sont les activités récréatives, les activités sociales et le sport. D’un point de vue culturel, ces activités contribuent à donner aux jeunes hommes une “crédibilité de rue”, un moyen de socialisation et un exutoire prosocial positif. Cependant, comme méthode punitive dans les écoles, les participants ont mentionné que c’est l’une des premières choses qu’on enlève à ces jeunes s’ils se comportent mal ou si leurs résultats scolaires baissent. » (Partenaire communautaire en Nouvelle-Écosse)
Cette pensée est soutenue par la recherche en milieu universitaire. Chang et ses collègues (2021) ont constaté que les élèves noirs qui pratiquaient un sport à l’école présentaient un taux de décrochage scolaire inférieur à celui de leurs homologues qui ne pratiquaient pas de sport. Les élèves ont également tendance à se désengager de l’expérience scolaire en raison d’un manque de participation dans les sports, les arts et les clubs (Cairns, Cairns et Neckerman, 1989).
En résumé, les établissements scolaires jouent un rôle important dans une éventuelle participation des jeunes personnes noires à des actes criminels. Le manque de représentation au sein du personnel éducateur, les mauvais traitements infligés aux élèves noirs et la pénurie d’activités récréatives ont une incidence sur le fait que les élèves terminent ou non leurs études et sur les possibilités qui s’offrent à eux. Les personnes consultées ont proposé des changements importants, qui sont présentés dans la section « Recommandations pour remédier aux disparités raciales dans l’éducation ». En plus de ce qui a déjà été évoqué dans le présent document, les personnes consultées ont également estimé que les enfants noirs reçoivent souvent un diagnostic erroné de difficultés d’apprentissage, de troubles mentaux, de dépression ou de trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité en raison de la stigmatisation des personnes noires à l’école. Cette situation met en évidence la nécessité d’interventions dans le domaine de la santé mentale, sujet qui sera abordé ci-après.
Santé mentale et physique
Les membres de la communauté noire consultés ont souligné que l’expérience omniprésente du racisme au sein des institutions sociales et dans les interactions avec les personnes en dehors des institutions contribue aux problèmes de santé mentale et au manque de bien-être mental chez les personnes noires. En outre, les personnes consultées mentionnent que ce sont également les membres de la communauté noire qui peuvent stigmatiser les personnes souffrant de problèmes de santé mentale, ayant comme conséquence que de nombreuses personnes noires souffrant d’une mauvaise santé mentale continuent à ne pas être diagnostiquées. Les sentiments contre les personnes noires qui prévalent parmi les professionnels de la santé mentale ainsi que le manque de connaissances sur l’incidence du racisme sur les personnes noires font que de nombreuses personnes noires sont mal diagnostiquées ou sont traitées d’une manière qui ne tient pas compte de leurs origines raciales et culturelles. Les personnes consultées ont également souligné l’incidence des expériences négatives vécues pendant l’enfance et des traumatismes non traités sur le parcours de vie des personnes noires. Des cliniciens noirs en Nouvelle-Écosse ont déclaré :
« Si nous tenons compte des expériences négatives dans l’enfance (ENE) sur nos enfants, nous répétons alors ces comportements et le cycle perpétue ces modèles familiaux perturbés. Notre communauté a idéalisé notre passé. Si l’on considère les traumatismes liés à l’expérience et les personnes ayant vécu dans la pauvreté ou ayant été témoins de violence conjugale, d’abus sexuels, de relations inappropriées, de sexualisation des hommes noirs ou de déménagements multiples pour cause d’insécurité ou ayant eu un parent aux prises avec un grave abus de substances psychoactives, la situation est très lourde, sans intervention intentionnelle du point de vue des ENE. Où sont les modèles de soins intégrés dans les centres communautaires ? Pourquoi notre communauté continue-t-elle à travailler en vase clos? »
« Notre expérience des traumatismes causés par le racisme envers les personnes noires nous marque à jamais et il y a des choses que nous n’oublierons jamais. Pour le grand public blanc, il y a une différence d’apparence et nous sommes jugés pour avoir été traumatisés. Un policier a arrêté une personne que je connais parce qu’elle correspondait à une description, elle a été malmenée, mise en prison, puis on lui a simplement dit qu’elle n’était pas la personne recherchée. »
Les expériences précoces peuvent déterminer pour les jeunes la probabilité et la manière de s’engager dans une trajectoire criminelle. Mais surtout, une oppression sociétale élargie vient souvent façonner les expériences négatives de l’enfance et les autres expériences. Un clinicien en Nouvelle-Écosse a déclaré qu’il « rappelle à ses clients qu’ils sont à la fois victimes et agresseurs. Ce sont les nuances des personnes d’origine africaine néo-écossaise. » Malgré ces réalités, les mesures de soutien et les interventions pour les traumatismes liés aux ENE et aux expériences de racisme sont limitées. Les personnes consultées ont avancé que le manque de soins en santé mentale adaptés à la culture perpétue les problèmes de santé mentale chez les personnes noires et peut conduire à des diagnostics inexacts et inappropriés :
« Notre problème est que nos conseillers ne sont pas formés sur la gestion des problèmes de santé mentale propres aux jeunes africains, caribéens et noirs. Ils ne reçoivent pas ce genre de formation dans le cadre de leur travail. Alors, il arrive parfois que, lorsque les jeunes s’adressent aux conseillers, ces conseillers perpétuent en fait la violence et les traumatismes raciaux et risquent de faire plus de mal que de bien. » (Membre de la communauté en Colombie-Britannique)
L’absence de soins en santé mentale adaptés à la culture contribue également à la stigmatisation des personnes souffrant de problèmes de santé mentale au sein et en dehors des communautés noires :
« Les conseillers ne comprennent pas les parents noirs et ce qu’ils doivent endurer, ce qui fait que les parents peuvent finir par vilipender leurs enfants dans le processus. » (Membre de la communauté en Colombie-Britannique)
« En tant que communauté, nous faisons souvent face à des expériences traumatisantes sans disposer du soutien et des systèmes nécessaires pour traiter et guérir efficacement le mal que nous avons subi. » (Partenaire communautaire en Nouvelle-Écosse)
Comme l’ont souligné les personnes consultées, le racisme envers les personnes noires augmente la probabilité de développer un problème de santé mentale et diminue la probabilité pour les personnes noires de recevoir un soutien adéquat. La santé mentale est un déterminant social de la justice. Dans un rapport pour la Commission de la santé mentale du Canada, Coleman et Cotton (2014) ont fait remarquer qu’environ 40 % des personnes ayant une maladie mentale avaient été arrêtées au cours de leur vie, mais que seule une petite partie d’entre elles participaient à une activité criminelle au moment de leur arrestation. En outre, la stigmatisation de la maladie mentale donne à un grand nombre de personnes au Canada l’impression que les personnes ayant une maladie mentale sont dangereuses. Cela signifie que les gens sont plus susceptibles d’appeler la police pour s’occuper de personnes apparemment en détresse et que la police est plus susceptible d’évaluer de manière inappropriée le niveau de risque associé aux personnes en situation de crise (Coleman et Cotton, 2014, p. 57). Depuis 2000, environ 50 % des décès impliquant la police au Canada ont concerné une personne en détresse mentale (Nicholson et Marcoux, 2018). Les personnes souffrant de problèmes de santé mentale connaissent en outre des difficultés face aux tribunaux, aux services correctionnels et au moment de la réinsertion sociale (Société John Howard de l’Ontario, 2021). Tous ces éléments réunis témoignent d’un besoin urgent d’élaborer et de mettre en œuvre des interventions visant à promouvoir la santé mentale et le bien-être. Des recommandations sont formulées dans la section « Améliorer le financement des programmes de santé mentale adaptés à la culture et en améliorer l’accès ».
En dehors de la santé mentale, les personnes consultées n’ont pas parlé de la santé physique dans la communauté. Néanmoins, les déterminants sociaux et les inégalités en matière de santé pour les personnes noires canadiennes, à savoir l’éducation, l’emploi et le revenu, le logement et les comportements en matière de santé (Agence de la santé publique du Canada, 2020), recoupent considérablement les déterminants sociaux de la justice décrits dans le présent rapport. Selon l’Agence de la santé publique du Canada (2020), entre 2010 et 2013, les personnes noires canadiennes âgées de 18 ans et plus étaient plus susceptibles de se déclarer en plus ou moins bonne santé ou en mauvaise santé que leurs homologues blancs. De plus, ces Canadiens et Canadiennes présentaient une prévalence plus élevée de diabète et étaient moins susceptibles de déclarer avoir un mode de vie actif ou modérément actif. Les personnes noires reçoivent aussi des traitements systématiquement insuffisants dans les hôpitaux et les établissements de soins de santéNote de bas de page 2 (Williams et Wyatt, 2015; Nnorom et coll., 2019). L’Agence de la santé publique du Canada (2020) a préconisé davantage de recherches sur les déterminants sociaux de la santé et leur corrélation avec la discrimination envers les personnes noires et les résultats pour ces personnes au Canada, ainsi que le lien entre ces déterminants et la justice. L’Agence de la santé publique du Canada a également demandé une représentation accrue des professionnels de santé noirs.
Protection de l’enfance
Les membres de la communauté noire et les prestataires de services consultées ont déclaré qu’il y avait deux poids, deux mesures dans l’approche des services de protection de l’enfance entre les personnes noires et les membres d’autres groupes raciaux. Un partenaire communautaire en Ontario a raconté une interaction entre la police, les services de protection de l’enfance et une famille noire :
« Une mère a raconté que son jeune fils, qui se disputait avec sa sœur, a appelé au 911. La police a frappé à la porte et là, un policier blanc a bousculé la mère (qui était enceinte) et l’a escortée pour se changer, pendant qu’il regardait. Alors qu’elle en train de se changer, les enfants ont été retirés de la maison. »
Les personnes consultées estiment que les services sociaux séparent les enfants noirs de leurs parents sans tenir compte des différences culturelles (c.-à-d. des styles parentaux différents), ce qui entraîne parfois des traumatismes chez ces enfants et, plus tard, un rapport négatif avec le système de justice en raison de la séparation d’un environnement qui favorise leur identité culturelle, leur héritage et le type de soins dont ces enfants ont besoin. Des changements importants doivent être apportés pour résoudre ces problèmes, car les jeunes personnes noires sont surreprésentées dans le système de protection de l’enfance (Laverne et al., 2009; Clarke, 2011; Fallon et al., 2016; Commission ontarienne des droits de la personne [CODP], 2018b). En outre, les jeunes personnes noires prises en charge par les services de protection de l’enfance, en particulier celles placées en foyer, font l’objet d’un plus grand nombre d’accusations au pénal et d’accusations plus graves que leurs homologues blancs, en particulier pour des infractions liées à l’administration de la justice (Finlay et al., 2019). Pour prévenir que les enfants et les jeunes personnes noires prennent la trajectoire qui les mène de la protection de l’enfance à la prison, les personnes consultées ont demandé à ce que les membres d’une famille restent ensemble autant que possible. Les recommandations visant à améliorer les services de protection de l’enfance sont présentées dans la section « S’attaquer au racisme systémique dans les services de protection de l’enfance ».
Logement
Un logement stable est un déterminant social essentiel de la justice. L’itinérance et les situations précaires en matière de logement peuvent augmenter le risque d’avoir affaire aux services chargés de l’application de la loi et au système de justice. Les membres de la communauté noire interrogés ont affirmé que l’itinérance a une incidence sur les personnes noires en augmentant leur exposition à la criminalité et leur besoin de compter sur des activités criminelles pour vivre. Les personnes consultées ont également souligné que les logements sociaux étaient souvent de qualité inférieure aux normes et qu’ils n’étaient pas entretenus. Les personnes noires subissent également le racisme envers les personnes noires lorsqu’elles tentent d’obtenir un logement et son entretien. Des membres de la communauté noire de la Colombie-Britannique ont fait part de leur expérience :
« J’ai toujours dû être accompagnée de mon mari blanc lorsque nous louions un appartement. Toute seule, je me suis rapidement vu refuser l’accès, même lorsque j’avais téléphoné et pris rendez-vous. »
« Lorsque mon partenaire et moi cherchions un logement, toutes les brochures utilisées par les promoteurs immobiliers ne comportaient que des images de personnes blanches, et ce, dans toutes les illustrations. Ce matériel envoie parfois le message que les personnes noires ne sont pas les bienvenues dans le quartier. Il y a beaucoup de ségrégation raciale ici à Vancouver, où des quartiers sont majoritairement blancs. »
« Lorsque j’étais locataire, j’ai remarqué des facteurs comme des augmentations de loyer plus fréquentes et un harcèlement insignifiant, bien que je sois un très bon locataire et que je prenne bien soin de notre demeure. »
« Nous ne faisions de mal à personne et ne gênions personne. Mais c’est nous qui avons subi des désagréments. Nous n’avions pas d’eau chaude propre, à moins de la faire bouillir sur la cuisinière. Même le fait de s’adresser à la Commission de la location immobilière n’a rien changé. J’ai appelé le conseil de santé et j’ai été expulsé par la suite. »
« Le “président” du conseil de copropriété m’a dit que je n’étais pas le bienvenu, il a menti au propriétaire et au conseil de copropriété… j’ai dû faire appel à mon propriétaire et à la police. »
Les données de Statistique Canada (2016), qui ont révélé des différences raciales frappantes en matière de sécurité du logement, viennent confirmer ces perceptions et expériences vécues par les personnes interrogées. Les personnes noires au Canada étaient 2,7 fois plus susceptibles de vivre dans un logement non conforme aux normes que les personnes blanches du pays. Les personnes noires au Canada étaient davantage à risque de ne pas pouvoir payer les frais de logement, de vivre dans des logements surpeuplés ou de vivre dans un logement nécessitant des réparations importantes. Les personnes consultées ont également fait part de leurs frustrations concernant le manque de logements abordables disponibles, la présence de logements sociaux dans des quartiers à forte criminalité et les conditions de vie inférieures aux normes dans les logements sociaux. Les personnes consultées ont réfléchi aux limites rencontrées dans leur quartier qui augmentent leur probabilité d’entrer en contact avec le système de justice en raison des efforts déployés pour résister à un contrôle social injuste et à des interventions policières excessives. Des membres de la communauté et des jeunes au Québec ont raconté leur expérience :
« Ça a commencé quand je passais du temps avec mon groupe d’amis. Vous jouez dans le parc et vous êtes étiqueté. Vous êtes trop bruyant. Vous faites beaucoup de bruit. Une clôture a été installée autour du terrain de basket. À un moment donné, un cadenas a été ajouté à la porte. On devait donc escalader la clôture pour aller jouer au basket. Et puis la police est venue, les policiers ont dit, vous n’avez pas le droit de jouer au basket avant midi. On devait jouer entre midi et 20 heures. Je dirais donc que de nombreux facteurs entrent en ligne de compte. On pourrait nommer la pauvreté. On pourrait nommer la situation économique. Mais je pense que le problème est profondément enraciné. Je pense que cela va au-delà du simple fait d’avoir les moyens de ne pas être pauvre. Si vous voulez avoir un sentiment d’appartenance à votre communauté, je pense que vous devez comprendre votre environnement. Pour beaucoup d’entre nous, on ne comprend pas vraiment pourquoi nous sommes ciblés. Nous savons que c’est lié à la race. Mais parfois, lorsque nous essayons d’aller vers l’autre et d’avoir ces conversations, elles tombent dans l’oreille d’un sourd. Je dirais donc que pour moi, tout a commencé par le simple fait d’exister dans mon quartier. C’est ce qui s’est passé, malheureusement et heureusement. Parce que nous existons, nous [sommes] ici. Nous devons être suffisamment sûrs de nous pour occuper l’espace physique. Mais pour avoir cette assurance, vous devez savoir que vous êtes en sécurité dans votre environnement. En grandissant, je ne me suis jamais vraiment senti en sécurité. Et je dirais aussi que c’est ainsi que beaucoup de mes amis ont commencé à haïr la police. C’est ainsi qu’ils se sont retrouvés de l’autre côté de la société. »
« Alors que je grandissais, la police ne parlait que de “tous les enfants noirs de ce quartier, ils font partie de gangs, ils sont liés à des gangs”. La police vous a donc en quelque sorte préparé à cette vie sans que vous le sachiez. En vieillissant, en raison des modèles que vous avez et des gens que vous voyez gagner de l’argent, vous finissez par vous dire : “Si je veux être quelque chose dans la société, c’est ce que je vais devenir.” On vous prépare à faire partie de ce gang. Maintenant, la police commence à vous connaître, elle commence à connaître votre visage. Mais les policiers ont mis cette idée dans votre esprit pour vous faire croire ça. »
Comme il a été démontré, le fait de vivre dans des quartiers à faible revenu et à forte criminalité peut conduire les jeunes personnes noires à faire l’objet de la prophétie autoréalisatrice de la criminalisation, tout en augmentant la visibilité des actes criminels pour ces jeunes. Associée à des obstacles sur le marché du travail, cette dynamique de quartier risque de normaliser la délinquance (Owusu-Bempah et Jeffers, 2022).
En résumé, les personnes consultées affirment qu’il existe de nombreux obstacles à l’accès à un logement sûr, abordable, propre et stable. Les recherches citées dans cette section montrent des différences marquées pour les personnes noires en particulier. Le manque de logements stables et abordables peut faire augmenter la probabilité que les gens se livrent à des activités criminelles motivées par des considérations financières. Le logement est un déterminant social essentiel de la justice.
Les personnes itinérantes sont plus susceptibles d’être arrêtées, et de nombreuses personnes sortant de prison tombent dans l’itinérance. Dans 15 prisons, maisons de détention et centres de détention en Ontario, par exemple, la proportion de prisonniers se retrouvant en situation d’itinérance après leur sortie de prison a augmenté au cours des 7 dernières années (Hayes, 2023). Cette réalité a conduit certains experts à affirmer qu’il existe un va-et-vient entre l’itinérance et l’emprisonnement (Novac et al., 2007). Dans l’ensemble, ces constatations mettent en évidence la nécessité de régler la question du logement pour remédier à la surreprésentation des personnes noires dans le système de justice. Les recommandations formulées par les participants en matière de logement sont présentées dans la section « S’attaquer aux inégalités en matière de stabilité du logement et d’itinérance ».
Immigration
La plupart des personnes consultées ont exprimé des préoccupations quant aux conséquences en matière d’immigration pour les personnes non citoyennes reconnues coupables d’actes criminels. Au cours des activités de mobilisation, les personnes consultées ont raconté des anecdotes de jeunes hommes renvoyés dans leur pays d’origine où les conséquences ont été désastreuses sur leur vie. Dans de nombreux cas, les personnes expulsées sont arrivées au Canada alors qu’elles étaient enfants et n’avaient pas de liens sociaux avec le pays vers lequel elles ont été expulsées. En particulier, les personnes consultées sont convaincues qu’il devrait incomber au Canada d’aider les personnes immigrées avant que celles-ci deviennent des adultes au sens de la loi. Des membres de la communauté en Ontario ont déclaré :
« Les jeunes hommes renvoyés dans leur pays d’origine ont appris les erreurs commises ici, et non dans leur pays d’origine, et donc, s’ils constituent un problème, il s’agit d’un problème canadien. »
« Les jeunes se mettent dans le trouble avec leurs amis parce qu’ils ne savaient pas qu’ils pouvaient être expulsés. Il faut aider les nouveaux immigrants à gérer le choc culturel et à passer par tout le processus d’adaptation. »
Comme on peut le constater dans ces extraits, les personnes consultées ont souligné leurs préoccupations quant au manque d’information sur les lois canadiennes et le manque de connaissance de ces lois chez les personnes immigrantes, expliquant comment le tout mène à des interactions avec le système de justice. Dans la section ci-dessus sur les déterminants économiques de la justice, les personnes consultées ont également discuté de la manière dont une situation économique défavorable et un manque de ressources peuvent rendre l’expérience d’intégration des personnes noires nouvellement arrivées particulièrement difficile. Les recommandations pour la prévention et l’intervention en cas de démêlés des personnes immigrantes avec le système de justice se trouvent dans la section « Répondre aux besoins des personnes noires nouvellement arrivées et immigrantes. »
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