Les femmes inuites et le système de justice du Nunavut
ANNEXE 2 : APERÇU DES PROBLÈMES ET DES PRÉOCCUPATIONS DES FEMMES INUITES (suite)
Curt Taylor Griffiths et al., Crime, Law and Justice Among Inuit in the Baffin Region, NWT, Canada, 1995
(a) Organisation judiciaire
- Dilemme du tribunal: on critique les peines rigoureuses et l’incarcération car on les considère comme non adaptées à la culture; à l’opposé, on critique les peines plus clémentes parce qu’elles instaurent un système ayant deux poids, deux mesures.
- La cour de circuit est une institution imposée.
- Les gens comprennent mal le rôle et l’objectif de la cour de circuit.
- Critiques formulées à l’égard des tribunaux: retards; deux poids, deux mesures; recours excessif à la probation; inefficacité des sanctions communautaires; difficulté à comprendre l’administration de la justice, ainsi que les peines imposées pour les agressions sexuelles et les crimes de violence.
- Le tribunal n’est pas efficace pour ce qui est de dissuader les délinquants de récidiver, peu importe le type de peine.
- Comme il est probable qu’un homme accusé d’avoir agressé sa conjointe ne sera pas emprisonné ou passera peu de temps hors de la collectivité, la victime n’est pas motivée à signaler les incidents d’agression parce que cela ne donnera lieu à aucune intervention valable.
- *Certains estiment que des personnes qui ne font pas partie de la collectivité sont plus susceptibles d’être objectives.
- Le tribunal ne connaît pas la culture, la collectivité, non plus que la victime ou le délinquant.
- Les juges manquent de sagesse traditionnelle.
- La cour de circuit instruit les affaires à la hâte, ce qui la rend inefficace.
- Le fort roulement du personnel judiciaire pose des problèmes.
- Le tribunal oblige les Inuits à se comporter d’une façon contraire à leurs traditions: affronter les autres en public, porter des jugements.
- La culture inuite met l’accent sur la présentation d’excuses, la réconciliation et le pardon; ce sont des notions incompatibles avec le processus judiciaire et qui sont étrangères aux non-Inuits, particulièrement en ce qui concerne la réinsertion sociale du délinquant: la collectivité déplore que le délinquant soit emprisonné.
- La langue est un obstacle majeur à l’acquisition, par les Inuits, de meilleures connaissances sur le processus judiciaire et le mode de traitement des affaires; beaucoup de notions et de termes juridiques sont difficiles à traduire ou à comprendre.
- Les avocats de la défense connaissent mal la collectivité, ne prennent pas le temps de se préparer, occasionnent des retards, encouragent la malhonnêteté.
- Les avocats de la Couronne ne comprennent pas la collectivité ni les répercussions des peines; ils ne prennent pas suffisamment le temps de se préparer.
- Les conséquences des délais d’attente sur les victimes, les membres de la famille des délinquants, les intervenants du système judiciaire et les collectivités font particulièrement problème dans la région de Baffin: les longs retards sont une source de tension pour l’accusé; la victime peut ne plus savoir où elle en est.
- On a suggéré que les avocats de la défense se rendent à l’avance dans la collectivité, que les visites du tribunal soient plus fréquentes et que les juges de paix (JP) aient de plus vastes attributions.
- On estime que le tribunal n’intervient pas de façon plus décisive dans le cas des récidivistes.
- On estime que les peines pour agression sexuelle sont trop clémentes et que le tribunal n’impose pas des peines qui dissuadent le délinquant et protègent les femmes.
Réticence des Inuits à se juger les uns les autres:
- Le fait d’affronter les autres et de porter des jugements en public ne s’accorde pas avec la façon dont les Inuits, traditionnellement, règlent les différends et châtient les délinquants.
- Cette incompatibilité se reflète dans la réticence qu’éprouvent les jurés inuits à condamner les accusés.
- Certains se demandent si les jurés comprennent le déroulement du procès.
- *Le fait que des Inuits soient appelés à exercer des fonctions de juré témoigne d’un effort visant à faire participer la collectivité.
- *Le juge de la Cour territoriale fait participer la collectivité à la détermination de la peine: il s’efforce de maintenir le contact avec la collectivité en organisant des rencontres communautaires et en faisant participer les Aînés et les JP; il prend part à des émissions radiophoniques pour informer la collectivité et répondre à des questions d’ordre juridique; il invite les JP à siéger avec lui lors de l’audition des causes.
- La question est de savoir si un tribunal « de l’extérieur », fondé sur le droit canadien, pourra jamais apporter des solutions efficaces aux crimes et aux délits mineurs dans les collectivités de la région de Baffin.
- Selon certains, le tribunal prête attention au délinquant, mais n’accorde pas le même degré d’attention à la victime.
Pour améliorer la prestation des services judiciaires:
- Accroître la participation des Inuits au processus judiciaire.
- Donner plus d’ampleur au programme des JP.
- Pour déterminer les peines, mettre sur pied des comités communautaires composés d’hommes et de femmes de divers groupes d’âge.
- Les tribunaux de JP devraient regrouper plusieurs JP, ce qui atténuerait les pressions exercées sur un seul JP au sein d’une collectivité. Les programmes communautaires pourraient être plus efficaces que les tribunaux. Faire participer davantage les Aînés inuits.
- Les délits moins graves devraient être traités par la collectivité.
- Il faut sensibiliser le personnel de la Cour territoriale.
- La cour de circuit devrait prolonger son séjour pendant plusieurs jours, ou même une semaine.
- Les affaires devraient être réglées plus rapidement.
- Il faut établir des communications plus directes entre le tribunal et la collectivité.
(b) Juges de paix
- Concevoir les tribunaux de JP de manière à accélérer la prise des décisions et à favoriser le règlement des affaires dans une enceinte ayant des liens plus étroits avec la collectivité.
- 1995: Les JP s’occupent des infractions punissables par voie de déclaration sommaire de culpabilité.
- *Le travail des tribunaux de JP bénéficie d’un vaste appui chez les Inuits et les non-Inuits.
- *Les JP connaissent mieux la collectivité, l’accusé et les familles en cause.
- *Dans certains cas, les JP sont davantage susceptibles d’imposer des peines plus rigoureuses que les juges itinérants de la Cour territoriale.
- *Succès de la formule des comités composés de non-Inuits et d’Inuits (hommes et femmes); elle résout le problème de la réticence traditionnelle des Inuits à porter des jugements.
- Les Inuits et les non-Inuits estiment que l’on devrait étendre le rôle des JP.
- Les JP sont souvent en butte aux pressions de la collectivité lorsqu’ils instruisent des causes parce qu’ils imposent des peines.
- Les JP ont de la difficulté à rendre des décisions concernant des habitants de la collectivité.
- *Les JP instruisent leurs causes en deux fois moins de temps que les juges de la Cour territoriale et de la Cour suprême.
(c) Initiatives de justice communautaire***
- Les initiatives de décentralisation de la justice doivent tenir compte des répercussions sur les victimes, la collectivité et les délinquants.
- Certaines indications portent à croire que la formule des comités de la justice communautaire pourrait accroître la vulnérabilité de certains membres de la collectivité (notamment, les femmes et les jeunes filles).
- Les politiques de décentralisation de la justice doivent tenir compte du milieu propre à chaque collectivité, y compris la hiérarchie de gravité des crimes et délits et la capacité de chaque collectivité de gérer efficacement ces programmes et services dans l’intérêt de tous.
- *La décentralisation représente l’effort que fait le territoire pour accroître la participation de la collectivité à la prestation des services judiciaires.
- *Elle représente aussi un effort visant à préparer les Inuits à exercer des pouvoirs accrus en matière de justice au Nunavut.
- Certains s’inquiètent du fait que la forte dépendance des Inuits envers les instances gouvernementales externes pourrait faire obstacle aux tentatives de transfert des pouvoirs aux collectivités en matière de services judiciaires.
- On ne sait pas très bien si les conseils de hameau et les titulaires de charges à caractère politique (p. ex. les maires) seront en mesure de soutenir la mise en place de programmes judiciaires locaux et la prestation de services judiciaires.
- Le recours aux comités entraîne une érosion du rôle joué par les Aînés dans la vie des établissements.
- Les comités ne représentent pas une façon reconnue de procéder.
- Le succès des comités locaux est imputable aux habitants qui y consacrent leur temps et leur énergie dans les collectivités très unies où les Aînés jouent un rôle de premier plan et où il y a peu de délits.
- Il y a eu érosion du pouvoir et du rôle des Aînés.
- *Certains Aînés se sont montrés intéressés à prendre part aux initiatives de justice et à dispenser une aide et des conseils.
- *L’action des Aînés s’exerce dans le cadre d'interventions individuelles.
- On devrait mettre l’accent sur l’éducation et le perfectionnement des jeunes membres de la collectivité.
- On a peu abordé la question de la violence faite aux Aînés, mais ceux-ci sont victimisés, font l’objet de mauvais traitements physiques et d’agressions sexuelles, se font voler leurs biens personnels et leur argent.
- Certains Aînés ne fournissent pas d’appui aux femmes agressées par leur conjoint.
- Ces Aînés ont aussi des répercussions sur la détermination de la peine.
- Il faut mettre en œuvre des initiatives communautaires qui contribueront à la guérison de la victime, particulièrement dans les affaires de violence physique et d’agression sexuelle.
- Dans bien des collectivités, les femmes et les jeunes filles ont peu de pouvoir; il faudra effectuer une restructuration fondamentale pour les rendre moins vulnérables et plus aptes à prendre leur destinée en main.
- Un comité d’entraide dans la collectivité pourrait aider la famille de la victime ainsi que le délinquant.
- La famille de la victime pourrait participer à la décision de réinsertion sociale du délinquant.
- Il est difficile de soutenir l’intérêt des membres de la collectivité et d’assurer leur participation continue à diverses initiatives de justice.
- Les Inuits sont moins enclins à prendre part à des activités où ils doivent porter des jugements.
- Les comités de la justice communautaire se heurtent à un fort taux d’épuisement professionnel chez les bénévoles.
- Les membres de la GRC n’appuient pas tous également les initiatives communautaires.
- Problème posé par le fait que les intérêts collectifs l’emportent sur les droits individuels; cela a des répercussions sur les femmes et les jeunes filles.
- Il y a très longtemps que la collectivité dépend des organismes de l’extérieur pour la résolution des problèmes; par conséquent, elle a de la difficulté à prendre l’initiative.
- Il faut encourager les membres de la collectivité à participer à l’administration de la justice.
- La pratique de la rémunération du travail communautaire a des effets sur la volonté des membres de la collectivité de faire du bénévolat.
- Certaines familles se querellent les unes avec les autres; certaines familles ont plus de pouvoir, ce qui a des répercussions sur la réaction de la collectivité face aux crimes et aux délits, particulièrement en ce qui concerne les groupes vulnérables comme les femmes et les jeunes filles.
- *Il y a des jeunes qui pourraient devenir aptes à assumer des rôles en matière d’application de la loi.
- *Il y a des gens disponibles pour établir des camps éloignés et emmener les jeunes contrevenants avec eux pour les faire renouer avec la nature.
- Le comité de sensibilisation à l’alcoolisme a connu un succès variable.
- Les groupes communautaires d’application de la loi ont souvent échoué, mais ils ont pour mandat d’améliorer les relations entre la police et la collectivité; ils s’occupent de faire enquête sur des cas de violence envers les enfants, de conseiller les délinquants en probation et d’effectuer des interventions individuelles auprès des délinquants.
- *Les services judiciaires décentralisés peuvent accroître la participation de la collectivité et donner lieu à la mise sur pied de programmes et de services plus efficaces si les conditions suivantes sont remplies: 1) si l’on tient compte du point de vue de tous les habitants, y compris les membres des groupes vulnérables; 2)à un certain stade, il est nécessaire que les services sociaux et le personnel du système judiciaire interviennent, particulièrement dans les affaires de violence et d’agression sexuelle, et il est préférable de recourir aux comités de la justice communautaire pour les jeunes contrevenants et les introductions par effraction; 3) les relations interfamiliales et la dynamique du pouvoir dans la collectivité ne devraient pas compromettre l’administration de la justice; 4) les dirigeants de la collectivité devraient déjà avoir réglé leurs propres problèmes en ce qui concerne les agressions sexuelles, la violence, l’alcoolisme et la violence ainsi que la négligence à l’égard des enfants; 5) il serait dangereux, particulièrement pour les femmes et les jeunes filles, de réduire la présence de la GRC dans la collectivité ou d’en limiter les attributions.
Comité canadien sur la violence faite aux femmes, Un nouvel horizon: éliminer la violence, atteindre l'égalité , chapitre 14: Femmes inuites, 1993
(a) Système de justice/organisation judiciaire
Le système des cours de circuit a aussi pour effet de dénier aux femmes du Nord le droit à un règlement rapide des affaires d’agression sexuelle, de violence contre l’épouse et d’agression sexuelle d’enfants. Dans la région de Baffin de l’est de l’Arctique, par exemple, un juge dessert 13 localités, ce qui engendre un important arriéré et de longues périodes entre les séances du tribunal. Beaucoup d’agresseurs ont appris à utiliser le système des cours de circuit à leur avantage en obtenant de fréquents reports. (p. 121)
La population étant peu nombreuse, les défendeurs et les poursuivants se livrent à une concurrence pour l’obtention des services juridiques disponibles. En conséquence, les avocats et les conseillers parajudiciaires se trouvent en conflit d’intérêts car ils représentent les agresseurs qui doivent respecter un engagement de ne pas troubler l’ordre public et ils représentent également, au besoin, les victimes devant le tribunal. (p.121)
(b) Juges de paix
[…] Il y a des juges de paix dans chaque localité; il devient difficile de recourir à des Inuits pour combler ces postes. Les Inuits éprouvent parfois de la réticence à assumer ces fonctions parce qu’il est contraire à leur culture de juger les autres – lesquels sont souvent des membres de leur propre famille – et ceux qui acceptent de le faire s’exposent fréquemment à des représailles. (p.121 )
(Note de Mary: Il faut faire la distinction entre « porter un jugement » sur un membre de la famille et « lui faire honte » ou « le punir » comme cela se faisait par le passé, c’est-à-dire entre le rôle joué et la méthode utilisée. Ainsi, même si l’initiative est communautaire en ce sens que les participants appartiennent à la collectivité, la structure continue de faire problème sur le plan culturel. La nature de la formation et les méthodes utilisées pour cette formation pourraient contribuer à résoudre la question de la discrimination systémique.)
Les juges de paix ne peuvent s’occuper que de certaines infractions; les accusés qui plaident non coupables sont automatiquement renvoyés devant la cour de circuit. (p.121)
(c) Justice communautaire
Aînés
Les jeunes femmes inuites s’inquiètent du fait que la justice dispensée par les comités communautaires ou les tribunaux d’Aînés ne peut pas assurer adéquatement leur sécurité ni leur procurer un counseling efficace. (p. 122)
Les Aînés, aujourd’hui, disent ressentir de la confusion par rapport au Code criminel parce que la définition des agressions n’était pas du tout la même selon les lois inuites traditionnelles. La définition contemporaine des agressions sexuelles aurait été d’application trop générale à l’époque des mariages arrangés. (p. 103-104)
Coutumes traditionnelles
Beaucoup de jeunes femmes inuites s’inquiètent cependant du danger auquel elles font face lorsque le counseling traditionnel ne parvient pas à enrayer la violence dont elles sont victimes. (p. 120)
La justice inuite était basée sur le respect voué aux Aînés et sur le pouvoir qui leur était conféré. On enseignait aux Inuits, dès la petite enfance, cette loi fondamentale de respect; la clé de son succès était l’enseignement intensif dispensé aux enfants par les parents, les grands-parents et les autres membres de la famille. Les Aînés décrivent à quel point la discipline a contribué de façon importante, durant leur propre enfance, à leur apprendre à devenir des gens productifs, connaissant à fond les lois qui assuraient la préservation de la collectivité. La protection des membres de la collectivité contre la violence était l’une de ces lois. (p. 103-104)
La justice était rendue par les Aînés. L’Inuit Cultural Institute décrit l’équivalent inuit des tribunaux comme un conseil composé d’Aînés auxquels on demandait d’intervenir lorsqu’un problème survenait. Les Aînés conseillaient le délinquant et lui dispensaient un soutien constructif; si le crime était grave, ils l’embarrassaient, l’évitaient, le bannissaient ou, dans des cas d’une extrême gravité, ils ordonnaient sa mort. (p. 103-104)
La société inuite traditionnelle était semblable à d’autres cultures pour ce qui est de l’arrangement des mariages; cette pratique faisait en sorte que tous les adultes se trouvent un conjoint alors qu’ils étaient en âge de procréer et que les lignées soient protégées contre les intermariages. Le mariage était soumis à des lois strictes qui décourageaient la promiscuité sexuelle, l’inceste et les grossesses précoces. Pour beaucoup de jeunes femmes, cependant, le mariage était source de frayeur et l’on raconte de nombreuses histoires concernant des femmes qui criaient et se débattaient alors qu’elles étaient emportées par leur futur mari. (p. 103)
Les hommes avaient coutume de se battre contre les femmes pour avoir des rapports sexuels avec elle. C’est ainsi que cela se passait. Dès lors que les parents étaient d’accord, l’homme pouvait obtenir la jeune fille même si celle-ci n’y consentait pas. Après le mariage, il fallait dispenser un long enseignement à la femme avant qu'elle n’accepte d’avoir des rapports sexuels [de son plein gré]. En effet, on lui avait appris depuis la petite enfance qu’elle ne devait avoir aucun commerce avec les hommes […]. Aujourd’hui, si nous faisions ce que nous avions coutume de faire, tous les hommes seraient en prison. (p.104)
Participation des femmes
L. 86 Veiller à ce que les femmes autochtones participent à part entière à l’élaboration et à l’administration de tout nouveau système de justice autochtone. (p. 58 du Plan d’action)
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