Intersectionnalité : origine ethnique, genre, classe sociale, âge, handicap et orientation sexuelle
Les expériences vécues après la victimisation ne sont pas les mêmes pour toutes les personnes noires ayant survécu à la violence armée et les personnes endeuillées par un homicide; elles sont façonnées par l’intersection de l’origine ethnique avec le genre, la classe, l’âge, le handicap, et l’orientation sexuelle d’une manière qui produit des vulnérabilités distinctes et des types distincts de réponses institutionnelles.
Origine ethnique : Les personnes noires ne forment pas un groupe homogène. Ce groupe englobe des personnes et des familles avec des liens ancestraux sur le continent africain, les Caraïbes, l’Amérique centrale, l’Amérique du Sud et ailleurs, chacune apportant des histoires, des langues, des cadres culturels, des parcours migratoires et des rapports aux institutions canadiennes qui lui sont propres. Pour de nombreuses personnes nées en Afrique ayant survécu à la violence armée ou endeuillées par un homicide, les expériences qui suivent la victimisation sont aggravées par une connaissance limitée des institutions juridiques canadiennes, des barrières linguistiques et la précarité du statut d’immigration, qui font de chaque interaction avec les institutions une source éventuelle de risque (Deshman, 2009; Jeffers, 2023). Les communautés d’origine caribéenne établies au Canada depuis plusieurs générations entretiennent des relations particulières avec les institutions, façonnées par leur histoire d’établissement, l’exclusion du marché du travail et les pratiques policières racialisées. De plus, la fragmentation de leurs quartiers découlant des projets de rénovation urbaine a durablement affaibli les réseaux de soutien communautaire accessibles aux personnes ayant survécu à la violence armée et à celles endeuillées par un homicide (High, 2017). Les conceptions culturelles du deuil, de la guérison et de la quête de sens varient considérablement d’une communauté africaine ou caribéenne à l’autre et doivent être reconnues comme un élément central de toute intervention constructive à la suite d’une victimisation. Les personnes touchées par l’homicide et la violence armée s’appuient notamment sur la spiritualité, les mécanismes collectifs d’entraide et le maintien de liens symboliques avec leurs proches décédés comme principales stratégies d’adaptation (Sharpe et Boyas, 2011; Moore et coll., 2022; Bryant-Davis et coll., 2011). La langue constitue également un facteur aggravant des obstacles rencontrés après la victimisation, notamment pour les personnes dont la langue maternelle est le français, l’espagnol, le créole haïtien, le somali, l’amharique ou d’autres langues parlées dans les communautés africaines et caribéennes (Illingworth et Ferrera, 2021). L’élaboration des politiques et des services destinés aux personnes victimes d’actes criminels devrait donc reposer sur la collecte de données ventilées non seulement selon la race, mais aussi selon l’origine ethnique, la langue, la génération et le parcours migratoire. Elle devrait également s’accompagner d’investissements dans des organismes dirigés par des personnes noires et enracinés dans des communautés particulières, afin que toute la diversité des expériences vécues par les personnes noires touchées par l’homicide et la violence armée soit visible, comprise et prise en compte (Sharpe et coll., 2025; Pereira et coll., 2020).
Genre : Après la victimisation, les femmes noires endeuillées par un homicide ou touchées par la violence armée se retrouvent dans des systèmes marqués par un racisme anti-Noirs genré où elles sont à la fois hypervisibles comme objets de surveillance et invisibles comme personnes méritant des soins. Leur crédibilité est régulièrement remise en question, leurs réactions émotionnelles sont pathologisées ou écartées, et leur accès à des services tenant compte du caractère intersectionnel des préjudices raciaux et genrés est fortement limité (Maynard, 2025).
Personnes noires 2ELGBTQ+ : Les personnes noires 2ELGBTQ+ touchées par la violence armée ou endeuillées par un homicide composent avec des systèmes après la victimisation dans un contexte de marginalisations multiples et croisées. La méfiance envers les services policiers, qui ont historiquement ciblé les communautés noires et 2ELGBTQ+, est particulièrement marquée chez les personnes qui appartiennent à ces deux groupes, et l’accès à des services d’affirmation culturelle et adaptés aux réalités identitaires demeure fortement limité (Maynard, 2025). Ensemble, ces facteurs identitaires qui se recoupent montrent que les politiques et les services doivent tenir compte de toute la complexité des situations propres à chaque personne touchées par l’homicide et la violence armée, en tenant compte de la façon dont la race, le genre, la classe sociale, l’âge, le handicap et l’orientation sexuelle interagissent pour façonner à la fois les préjudices subis et le soutien requis.
Classe sociale : La classe sociale influence les expériences d’une manière indissociable du capitalisme racial. Les personnes noires ayant survécu à la violence armée et les familles endeuillées par un homicide disposant de ressources économiques limitées font face à des obstacles cumulés, notamment une capacité réduite d’assister aux procédures judiciaires, un accès restreint aux conseils et à la représentation juridiques ainsi que peu de moyens pour financer les formes de soutien informel que les systèmes officiels n’offrent pas (Wacquant, 2008; Sampson, 2012).
Âge : L’âge, combiné à la race, engendre des vulnérabilités particulières aux deux extrémités du parcours de vie. Les jeunes hommes et garçons noirs, qui sont surreprésentés parmi les victimes de violence armée, constatent souvent que leur âge et leur genre alimentent des stéréotypes qui criminalisent les jeunes noirs, ce qui fait qu’ils sont perçus comme des auteurs présumés d’infractions plutôt que comme des victimes reconnues (Clark, 2025; ministère de la Justice du Canada, 2022). Les membres plus âgés de familles endeuillés, notamment les grands-parents qui élèvent leurs petits-enfants à la suite du meurtre de leurs propres enfants, peuvent avoir de la difficulté à s’orienter dans les systèmes institutionnels et à faire reconnaître leur deuil comme nécessitant un soutien spécialisé.
Handicap : Les personnes ayant survécu à la violence armée qui se retrouvent avec un handicap physique ont besoin d’une réadaptation à long terme et doivent faire face à des coûts permanents que les régimes d’indemnisation des victimes couvrent rarement de manière exhaustive. Quant aux personnes ayant déjà des troubles de santé mentale ou des déficiences cognitives, elles peuvent se heurter à des obstacles supplémentaires liés à la crédibilité et avoir besoin de modes de communication adaptés que les services traditionnels sont souvent mal outillés pour offrir (Niles et coll., 2025). Les effets cumulés du racisme anti-Noirs et du capacitisme font en sorte que les personnes noires touchées par l’homicide et la violence armée qui doivent composer avec un handicap au sein des systèmes de services aux victimes sont confrontées à des formes croisées d’exclusion découlant de systèmes qui n’ont pas été conçus pour tenir compte des réalités particulières des personnes vivant à la croisée de l’identité noire et du handicap (Anderson, 2020; Arnason et coll., 2023; Niles et coll., 2025). Des recherches menées partout au Canada ont démontré que les personnes noires en situation de handicap sont souvent rendues invisibles dans les services traditionnels destinés aux personnes handicapées, qu’elles font face à une stigmatisation qui les dissuade de chercher de l’aide, et qu’elles sont forcées de choisir entre un soutien adapté sur le plan culturel et des services spécialisés en matière de handicap, lesquels sont rarement accessibles au même endroit (Arnason et coll., 2023).
- Date de modification :