Étude portant sur les services juridiques dispensés aux détenus des pénitenciers par les régimes et les cliniques d'aide juridique au Canada

2. Constatations (suite)

2.8 Satisfaction des besoins

2.8.1 Coût de la satisfaction des besoins

Nous disposons de peu de données pour essayer d'établir ce qu'il en coûterait pour répondre aux besoins juridiques non satisfaits des prisonniers. Nous n'avons pu obtenir d'aucune province des statistiques portant sur les services d'aide juridique offerts aux détenus des prisons fédérales. Certaines provinces nous ont dit qu'elles pensaient pouvoir extraire de telles statistiques de leurs bases de données, mais elles n'y sont pas parvenues. Aucune province ne dispose, dans sa base de données, de code qui lui permettrait d'identifier de façon précise les détenus qui reçoivent des services d'aide juridique[29] [30]. Comme les régimes d'aide juridique ne sont pas en mesure de fournir de statistiques sur les services dispensés aux détenus fédéraux, il n'est pas non plus possible d'établir le coût réel ou estimatif de ces services.

Nous avons pu obtenir certaines données des Prisoners' Legal Services de la Colombie-Britannique. Or, la clinique ne fait pas la distinction dans ses statistiques entre les détenus fédéraux et les détenus provinciaux. Par conséquent, ces chiffres risquent d'être trompeurs, sans compter qu'ils s'appliquent uniquement aux services fournis par les Prisoners' Legal Services et ne valent donc que pour les questions liées au droit pénitentiaire.

Le budget annuel des Prisoners' Legal Services est de 650 000 $. De cette somme, 500 000 $ sont directement affectés au fonctionnement du bureau. Les 150 000 $ restants servent à payer les honoraires d'avocats de pratique privée. Les Prisoners' Legal Services comptent huit employés, soit un avocat, trois agents parajuridiques et quatre adjoints administratifs.

Le nombre de clients servis par la clinique est fonction de la capacité de celle-ci à traiter les demandes de service. Lorsque toutes les lignes téléphoniques sont occupées, les personnes qui appellent abandonnent parfois et il n'en est pas tenu compte dans les statistiques de la clinique. Si aucun employé de la clinique n'est disponible pour s'occuper d'un cas, la clinique décide souvent de fournir des conseils sommaires au lieu d'ouvrir un dossier. Il existe une demande de services qui est supérieure au nombre de lignes téléphoniques et d'employés disponibles pour les offrir. La clinique interviewe environ 2 135 demandeurs de services chaque année. Elle ouvre un dossier pour tous les cas qui exigent plus de deux heures de travail ou pour lesquels il ne suffit pas simplement de donner des renseignements ou des conseils sommaires. La clinique ouvre environ 1 200 dossiers par année dont 70 p. 100 (840) concernent des détenus fédéraux.

Environ 46 p. 100 des dossiers ouverts (552) concernent des audiences disciplinaires[31]. De ce nombre, quelque 40 p. 100 ont trait à des détenus fédéraux (220). La majorité des dossiers concernant des détenus provinciaux sont liés aux audiences disciplinaires. Parmi les questions concernant les détenus fédéraux, mentionnons celles-ci :

Questions concernant les détenus fédéraux
Questions concernant % Quantité/année
isolement préventif 22 % 143
transfèrements imposés 15 % 97
griefs 13 % 84
suspension/révocation de la libération conditionnelle 13 % 84
demandes de libération conditionnelle 8 % 52
calcul de la peine 7 % 45
visites et correspondance 7 % 45
4 toutes les autres (sauf les audiences disciplinaires) 15 % 97

2.8.2 Stratégies de satisfaction des besoins

Nous avons demandé aux personnes-ressources comment il serait possible de répondre aux besoins non satisfaits des détenus fédéraux. Les réponses obtenues à cette question varient selon la province, mais toutes les personnes-ressources ont parlé d'accroissement du financement (qui permettrait une augmentation des ressources humaines). Voici les suggestions précises faites à cet égard par les personnes-ressources dans chaque province :

Colombie-Britannique
Les personnes-ressources estiment que l'augmentation des ressources financières permettrait de répondre à tous les besoins non satisfaits. Or, elles s'attendent à ce que ces ressources diminuent plutôt. Elles proposent donc de veiller à ce que les détenus aient accès à des ouvrages autodidactiques d'éducation juridique ainsi qu'aux lois et aux textes juridiques pertinents. Une personne-ressource a proposé de nommer au poste de bibliothécaire juridique un prisonnier qui pourrait non seulement donner des conseils aux autres détenus, mais aussi veiller à ce que les ouvrages juridiques ne soient pas endommagés. Les personnes-ressources ont en outre insisté sur l'importance, pour les détenus, d'avoir accès à des avocats experts en droit pénitentiaire parce que les prisonniers fédéraux ont besoin de " services spécialisés que seules des personnes connaissant bien leurs besoins sont en mesure de leur donner ".
Alberta
Comme nous l'avons dit plus haut, les personnes-ressources de cette province estiment que l'absence de loi sur l'aide juridique donne une plus grande marge de manœuvre en matière de services destinés aux détenus fédéraux. Il existerait moins de besoins non satisfaits dans cette province parce que le régime d'aide juridique permet de répondre aux besoins perçus. Les personnes-ressources ont cependant aussi fait remarquer qu'avec des ressources financières et humaines supplémentaires, il serait possible de tenir régulièrement des cliniques dans tous les établissements et de s'assurer ainsi que tous les besoins des détenus sont satisfaits.
Manitoba
Ce serait surtout en augmentant les ressources financières affectées à cette fin qu'il serait possible dans cette province de répondre à tous les besoins non satisfaits des détenus fédéraux. Il a aussi été proposé que les détenus fédéraux aient davantage recours aux centres juridiques d'intérêt public.
Ontario
Les personnes-ressources sont d'avis qu'il faudrait veiller à ce que les groupes de défense des droits des prisonniers connaissent mieux les services couverts par l'aide juridique ainsi que les ressources disponibles. De meilleurs services d'information juridique destinés aux détenus[32], la mise sur pied d'un système d'avocats de service (formés en droit pénitentiaire)[33], la délivrance de plus de mandats d'urgence, l'augmentation des honoraires (y compris des débours) et, dans les mots d'une personne-ressource, une clinique " adéquatement financée " contribueraient à répondre aux besoins non satisfaits. Une autre personne-ressource a estimé qu'il serait utile que le SCC " envisage sérieusement " d'utiliser des mécanismes de rechange pour régler les différends. Cependant, selon elle, il faut trouver des moyens de rectifier le déséquilibre qui, au chapitre du pouvoir, existe entre le système correctionnel et le détenu si l'on veut que les efforts de médiation aient des chances d'être couronnés de succès[34].
Nouveau-Brunswick
On a proposé de recourir à des vidéoconférences pour permettre aux détenus d'avoir un meilleur accès aux avocats, ce qui permettrait aussi de répondre aux inquiétudes de certaines avocates qui craignent pour leur sécurité personnelle lorsqu'elles se rendent dans des pénitenciers fédéraux.
Nouvelle-Écosse
Les personnes-ressources nous ont dit qu'il était nécessaire de régler les problèmes dont souffre le régime d'aide juridique en général. Elles ont notamment proposé d'élargir la portée et d'augmenter la valeur des mandats d'aide juridique, de susciter la volonté politique de respecter les obligations internationales en matière de droit des pauvres à être représentés par un avocat, d'accroïtre les ressources financières et humaines affectées à l'aide juridique et de mettre sur pied une clinique juridique spécialisée en droit pénitentiaire.

2.9 Conséquences de la non-satisfaction des besoins

L'examen des sources documentaires révèle qu'un certain nombre de problèmes systémiques risquent d'entraïner des conséquences graves pour les prisonniers fédéraux, en particulier s'ils n'ont pas accès aux services d'un avocat. Les rapports de l'enquêteur correctionnel comportent une liste exhaustive de ces problèmes, parmi lesquels on trouve ceux-ci[35]:

La non satisfaction des besoins des détenus fédéraux comporte non seulement des conséquences pour eux, mais aussi pour la réputation du système de justice. Selon les personnes-ressources, le fait de ne pas permettre aux détenus fédéraux d'avoir un accès adéquat à une représentation juridique pourrait être interprété comme contraire aux valeurs fondamentales du SCC ainsi qu'aux dispositions de la LSCMLC.

Des personnes-ressources de la Colombie-Britannique ont affirmé que le fait que des détenus fédéraux ayant de sérieux besoins juridiques (comme ceux qui sont énumérés ci-dessus) se voient refuser l'accès à l'aide juridique pourrait être considéré comme une violation des protections prévues à l'article 7 de la Charte. Les Prisoners' Legal Services font remarquer dans une note que " lorsque les circonstances entourant un cas mènent à conclure que la justice ne peut être servie que si le détenu est représenté par un avocat, les principes de la justice fondamentale exigent alors que l'accès à un avocat lui soit assuré "[36]. [Traduction libre]

Il ressort de l'examen des sources documentaires et des entrevues menées auprès des personnes-ressources qu'il existe de nombreux domaines dans lesquels les prisonniers ont besoin de services juridiques pour les aider à régler les problèmes qui découlent de leur emprisonnement. En outre, il est évident que les détenus ayant des besoins spéciaux (p. ex., les Autochtones, les femmes et les personnes souffrant de problèmes de santé mentale ou physique) sont les plus vulnérables aux conséquences du manque de représentation juridique.