Services correctionnels

Les expériences des personnes consultées en ce qui a trait aux services correctionnels ont été qualifiées de cruelles, déshumanisantes et désagréables. Ces personnes ont relaté des expériences quotidiennes marquées par la discrimination, les stéréotypes et les préjugés raciaux. Elles ont souligné les abus de pouvoir et les mauvais traitements infligés par des agents correctionnels. Elles ont également mentionné que les établissements privent les personnes noires en détention du soutien nécessaire et de l’acquisition des compétences qui faciliteraient leur réinsertion dans la collectivité après leur mise en liberté. En outre, elles ont relevé un accès inéquitable à la libération conditionnelle, un manque d’accès à des produits conçus pour les personnes noires et une probabilité disproportionnée d’être envoyées dans des unités d’intervention structurée (ségrégation), de faire l’objet d’accusations d’infractions disciplinaires et de transferts imposés, et d’être classées incorrectement en ce qui concerne leur cote de sécurité et leur niveau de risque. Les personnes consultées ont souligné qu’il n’y avait pratiquement pas d’agents correctionnels noirs et ont affirmé que les agents faisaient preuve d’un manque de sensibilité culturelle dans leurs rapports avec les personnes noires. Les personnes consultées ont donné des exemples où elles ont été victimes de mauvais traitements et de discrimination de la part du personnel correctionnel. Elles ont notamment fait ressortir le fait qu’étant donné qu’un grand nombre de prisons et de centres de détention du Canada se trouvent dans des secteurs ruraux, où le pourcentage de personnes noires est souvent faible, les agents correctionnels n’ont souvent pas l’occasion de rencontrer des personnes noires. Les personnes noires actuellement incarcérées pensent que les agents correctionnels ont tendance à s’appuyer sur des stéréotypes concernant les personnes noires, stéréotypes en grande partie issus des médias :

« Le personnel blanc a fait preuve de compassion et de favoritisme envers les détenus blancs, établissant un parallèle avec les relations familiales, tandis que les détenus noirs ont souvent été “mis dans le même sac”. La situation géographique des prisons a également été évoquée, les détenus laissant entendre que le personnel, avant d’occuper un poste au sein des services correctionnels, avait seulement eu une exposition limitée aux personnes noires, ce qui entraînait le risque de perceptions biaisées, fondées sur les images véhiculées par les médias. » (Partenaire communautaire en Ontario)

Les données recueillies viennent confirmer cette perception de la sous- représentation du personnel correctionnel noir. Les statistiques démographiques recueillies par le gouvernement du Canada montrent la pénurie alarmante de personnel correctionnel de race noire. Dans un rapport datant de 2022, la vérificatrice générale du Canada a déclaré ce qui suit :

À l’échelle régionale, la population de délinquants noirs était plus importante dans les établissements pour hommes en Ontario : 18 % des détenus. Dans certains établissements correctionnels, ce taux était beaucoup plus élevé. Dans un établissement à sécurité maximale, 41 % des détenus avaient déclaré être de race noire, mais seulement 2 % du personnel correctionnel de première ligne était de race noire et il n’y avait aucun agent de probation ni agent responsable des programmes de première ligne qui s’était identifié comme étant de race noire. Ces écarts ne concernaient pas uniquement la région de l’Ontario. Nous avons constaté que dans plus de la moitié des établissements correctionnels où les délinquants noirs constituaient plus de 10 % de la population carcérale, Service correctionnel Canada n’avait aucun agent de probation ni agent responsable des programmes de première ligne qui avait déclaré être de race noire. (p. 24-25)

Des personnes consultées dans le cadre des activités de mobilisation ont affirmé que la discrimination qu’ils ont subie se manifeste par des injustices cruelles, généralisées et extrêmes au sein des établissements correctionnels et qu’elle est aggravée par l’absence d’un véritable contrôle et par des mesures de reddition de comptes limitées :

« Le système correctionnel est si violent à l’égard des détenus noirs. Nous sommes considérés comme des personnes violentes, même si le crime est mineur. Il y a peu de contrôles sur ce qui se passe. Il faut une meilleure formation des agents qui entretiennent des sentiments négatifs envers les personnes noires. » (Membre de la communauté en Alberta)

« Nous sommes des animaux aux yeux des agents correctionnels. » (Homme noir actuellement incarcéré en Ontario)

« J’ai été placé dans une unité d’isolement pendant deux jours sans pouvoir prendre de douche ni recevoir d’appel téléphonique parce qu’ils pensaient que j’étais suicidaire. » (Homme noir actuellement incarcéré en Saskatchewan)

« Ils nous traitent comme des animaux, ils nous enferment dans une cellule comme si nous étions des animaux et ils se demandent pourquoi nous nous battons lorsque nous pouvons enfin aller dans la cour. » (Homme noir actuellement incarcéré en Ontario)

« Je pense que les périodes de confinement excessives pendant la pandémie de COVID-19, en raison de la peur ou du manque de personnel, avaient pour but de rendre les détenus fous. Dans la partie sud, il y avait surtout des personnes noires. La plupart des personnes blanches ont été libérées sous caution. » (Homme noir actuellement incarcéré en Ontario)

« Dans les centres de détention de personnes immigrantes, les gens sont privés de leurs droits, traités comme des animaux, se voient refuser les appels téléphoniques sans savoir ce qui va leur arriver et sans avoir personne dans leur camp. » (Prestataire de services en Ontario)

« Je pense que si vous êtes une personne immigrante incarcérée, il va y avoir une barrière linguistique, une barrière culturelle, et qu’il n’y aura personne pour essayer de vous aider, sauf si vous avez de la chance. Je pense donc que les agents correctionnels vont simplement faire leur travail et montrer les préjugés qu’ils ont, y compris les suppositions quant au caractère violent de certaines personnes. » (Partenaire communautaire en Colombie-Britannique)

« Ils créent en prison des environnements qui amplifient les mécanismes d’adaptation inadéquats. » (Partenaire communautaire en Nouvelle-Écosse)

« Preuve supplémentaire du manque de soins dans les établissements, les détenus musulmans noirs se sont plaints que les administrateurs de la prison n’adhéraient pas aux protocoles jugés obligatoires pour les hommes musulmans. Par exemple, plusieurs détenus ont déclaré que les autorités les avaient empêchés de se réunir pour observer la prière du vendredi, prière obligatoire pour tout adulte musulman de sexe masculin. Le protocole actuel de la prison autorise l’observation de la prière du vendredi à condition qu’un imam soit présent pour la diriger. Alors, en l’absence d’imam, les détenus ont déclaré qu’ils n’étaient pas en mesure d’observer la prière. Plusieurs détenus ont perçu ce protocole comme injuste, le comparant à celui pour les détenus d’autres confessions, par exemple les chrétiens, qui pouvaient se rendre à la chapelle de la prison sans surveillance. Là encore, les détenus musulmans noirs ont eu le sentiment que les stéréotypes sur les dangers des rassemblements d’hommes noirs avaient suscité un niveau de surveillance excessif, qui les empêchait de pratiquer leur foi, un atout sur lequel ils comptaient beaucoup pour faire face à l’emprisonnement. » (Partenaire communautaire en Nouvelle-Écosse)

Des personnes noires actuellement incarcérées ont évoqué les fouilles illégales et l’annulation des visites des membres de leur famille qui parcourent de longues distances pour venir les voir. Les détenus d’une prison en Ontario ont même reconnu à l’unanimité que « les familles noires font l’objet de fouilles plus approfondies que les familles blanches ». Cette constatation est logique compte tenu de l’omniprésence du racisme envers les personnes noires dans les établissements correctionnels. De mauvais traitements systémiques sont constatés ailleurs. Par exemple, dans le cadre de son Rapport annuel 2021-2022, le Bureau de l’enquêteur correctionnel a mené une enquête sur les prisons fédéralesNote de bas de page 14 et a constaté que les détenus noirs « encourent un nombre disproportionné d’accusations d’infractions disciplinaires, en particulier ceux qui pourraient être considérés comme discrétionnaires de la part du personnel correctionnel » (p. 42). Le Bureau de l’enquêteur correctionnel a également constaté que les personnes noires en détention avaient fait l’objet de propos racistes et étaient ignorées, marginalisées et isolées. Des qualificatifs tels que « fauteur de troubles », « trafiquant de drogue » et « coureur de jupons » étaient fréquemment utilisés. Le Comité sénatorial permanent des droits de la personne (2019) a déclaré ce qui suit :

« Le comité tient à faire remarquer que presque toutes les personnes noires avec qui il a eu des échanges lors des visites des établissements lui ont raconté avoir été victimes de racisme ou de discrimination. Cela touche aussi bien les personnes purgeant des peines que celles qui les administrent. La discrimination était souvent basée sur de multiples facteurs d’identité croisés, comme le sexe ou le genre, la race, la langue et l’origine ethnique. Les expériences relatées dépassent le cadre correctionnel et conditionnent la façon dont les personnes noires au Canada appréhendent le monde. Comme l’a expliqué un témoin, “un des aspects du racisme dirigé contre les Noirs dans le système carcéral, c’est qu’il vise non seulement des prisonniers, mais aussi les communautés, les familles et les porte-parole noirs”. » (Comité sénatorial permanent des droits de la personne, 2019, p. 50)

Outre les affirmations de personnes consultées aux activités de mobilisation communautaires, l’extrait ci-dessus démontre clairement l’omniprésence du racisme envers les personnes noires et souligne la nécessité de fournir des mesures de soutien aux personnes noires employées dans les services correctionnels et de mettre en place une formation, des règlements et une surveillance qui tiennent compte de l’ampleur de l’oppression subie par les personnes incarcérées, leurs proches et les prestataires de services. Comme l’ont montré les activités de mobilisation, lorsque des prestataires de services noirs entrent dans les établissements correctionnels, ils se heurtent à des obstacles et à de la discrimination :

« La prison n’aime pas laisser entrer des groupes de personnes noires, et quand elle le fait, c’est sous haute surveillance et dans la précipitation. » (Homme noir actuellement incarcéré en Ontario)

Des personnes consultées ont souligné que les gens présument souvent qu’elles font partie d’un gang parce qu’elles sont Noires. Comme l’explique avec éloquence un partenaire communautaire en Ontario :

« Le sentiment unanime des détenus est que l’étiquetage “groupe menaçant la sécurité (GMS)” et “affiliation à un gang” est un exemple d’injustice, de racisme intrinsèque et de perpétuation des stéréotypes à l’encontre des personnes noires issues de quartiers à haut risque. Dans leurs griefs collectifs, les détenus affirment que ces étiquettes sont souvent attribuées de manière inexacte et qu’elles entraînent des menaces importantes pour leur sécurité. Les conséquences se répercutent sur divers aspects de leur incarcération, dont les conditions de vie, l’accès aux programmes et aux mesures de soutien, les expériences d’incarcération, l’employabilité, le taux de rémunération et les facteurs de libération conditionnelle. Il est essentiel de noter que l’absence d’un mécanisme structuré visant à éliminer les étiquettes aggrave le problème, ce qui entraîne un cycle déconcertant dans lequel des personnes entrent dans le système de justice pénale sans être affiliées à un gang, pour en ressortir étiquetées comme telles, quel que soit leur statut initial. »

D’autres personnes consultées ont fait écho à ces expériences et à ces préoccupations concernant l’étiquetage GMS :

« Les gens voient des personnes noires se rassembler et pensent qu’il s’agit d’un gang ou qu’elles vendent de la drogue. » (Homme noir actuellement incarcéré en Alberta)

« En raison de la région d’où on vient, comme on est une personne noire, on reçoit l’étiquette de membre d’un GMS. » (Homme noir actuellement incarcéré en Ontario)

« L’étiquette GMS a été créée pour les personnes noires. » (Homme noir actuellement incarcéré en Ontario)

« Une personne blanche venant du même quartier, accusée des mêmes faits, ne sera pas étiquetée comme membre d’un GMS. » (Homme noir actuellement incarcéré en Ontario)

« SCC [Service correctionnel Canada] utilise à mauvais escient l’étiquette GMS depuis des décennies, et les hommes noirs incarcérés ne pourront pas obtenir d’emplois de confiance dans l’établissement. » (Homme noir actuellement incarcéré en Ontario)

« [L’étiquette] GMS sert à élargir la peine afin de contrôler et d’incarcérer les hommes noirs. » (Homme noir actuellement incarcéré en Ontario)

« J’ai été étiqueté [comme membre d’un] GMS et ça m’a suivi longtemps parce qu’on m’a vu, moi, un homme noir, en train de boire une bière devant la maison familiale dans la communauté de Jane et Finch. » (Homme noir actuellement incarcéré en Ontario)

Cette perception de préjugés raciaux dans l’utilisation de l’étiquette GMS a également été soulignée dans les travaux d’Owusu-Bempah et Jeffers (2022); les données accessibles révèlent d’ailleurs clairement de nettes différences raciales dans l’application de l’étiquette. Par exemple, le Bureau de l’enquêteur correctionnel – BEC (2022) a constaté que les personnes noires en détention étaient beaucoup plus susceptibles que leurs homologues blancs d’être étiquetées comme membres d’un gang. Plus précisément, « 23,8 % des Noirs et 21,9 % des Autochtones sont affiliés à un gang. En comparaison, seuls 5,7 % des Blancs et 12,7 % des personnes de couleur sont affiliés à un gang » (BEC, 2022, p. 47). En outre, le BEC (2022) a relevé qu’en dépit de critères d’étiquetage objectifs, le biais de confirmation accentue la tendance à attribuer de manière excessive des étiquettes d’affiliation à un gang aux personnes noires (p. 56).

Les personnes noires en détention qui ont participé aux activités de mobilisation ont également indiqué que la cote de sécurité associée à leur détention ne correspondait pas à l’infraction pour laquelle elles avaient été accusées ou reconnues coupables, et ont fait observer que les conditions de sécurité maximale étaient particulièrement difficiles à supporter :

« J’ai été détenu dans une prison à sécurité maximale avec des personnes qui avaient tué et commis des crimes violents. J’ai été détenu avec ces personnes dans la même prison à sécurité maximale pendant plus de deux semaines avant de pouvoir être libéré sous caution. » (Homme noir anciennement incarcéré en Colombie-Britannique)

« Tu es grand, tu es Noir et tu as crié. On te considère alors comme violent et on te place dans un centre à sécurité maximale. » (Homme noir actuellement incarcéré en Ontario)

« J’ai trouvé que [l’environnement à] sécurité maximale était stressant, et ça m’a rendu fou. » (Homme noir actuellement incarcéré en Ontario)

Les affirmations des personnes ayant participé aux activités de mobilisation communautaires en ce qui concerne l’établissement de la cote de sécurité sont étayées par les recherches du gouvernement. La vérificatrice générale du Canada (2022) a « constaté que le taux de délinquants autochtones et noirs qui avaient été classés à un niveau de sécurité plus élevé lors de leur admission dans un établissement correctionnel était le double du taux moyen des autres délinquants » (p. 6). Cette situation est alarmante, car « le placement initial par niveau de sécurité des délinquants a des répercussions sur leurs possibilités de libération conditionnelle et la durée de leur détention » (Vérificatrice générale du Canada, 2022, p. 6). De même, le Bureau de l’enquêteur correctionnel (2022) a constaté que « les Noirs incarcérés sont surreprésentés dans les établissements à sécurité maximale, les unités d’isolement et les incidents relatifs au recours à la force » (p. 41). Le même rapport signale également que les personnes noires sont « 1,5 fois plus susceptibles d’être placées dans des établissements à sécurité maximale où les programmes, l’emploi, la formation, le perfectionnement de l’éducation, les programmes de réadaptation et les activités sociales sont limités » (BEC, 2022, p. 43). En outre, le BEC a constaté que « les Noirs sont les plus nombreux à être incarcérés dans des établissements à sécurité maximale et les moins nombreux à être incarcérés dans des établissements à sécurité minimale, notamment par rapport aux Blancs » (BEC, 2022, p. 53). Les personnes noires sont également plus susceptibles d’être envoyées dans des unités d’intervention structurée (UIS) que les autres groupes. Les taux de séjour dans une UIS sont respectivement de 173, de 137 et de 95 par groupe de 1 000 détenus pour les Noirs, les Autochtones et les Blancs (BEC, 2022, p. 60). Le Bureau de l’enquêteur correctionnel a également constaté que les agents de libération conditionnelle n’étaient pas d’une grande aide dans les demandes de changement de la cote de sécurité :

« De nombreuses personnes noires ont déclaré que leur agent de libération conditionnelle (ALC) ne pouvait leur donner une raison précise pour laquelle elles ne pouvaient pas être reclassées [ni leur dire] ce qu’elles devaient faire exactement pour passer à un niveau de sécurité inférieur. Les personnes interrogées ont indiqué que les ALC “blâmaient les autres ou les processus”, qu’ils prétendaient “se pencher sur la question” depuis des mois ou qu’ils “n’avaient pas eu le temps de se pencher sur le problème”. » (BEC, 2022, p. 53)

Les personnes noires actuellement incarcérées qui ont participé aux activités de mobilisation ont également indiqué que les agents correctionnels et le personnel appliquent les règles de manière incohérente au sein d’un même établissement. Elles ont également constaté que les règlements variaient considérablement d’un établissement correctionnel à l’autre. Ce type d’incohérence peut entraîner de la confusion, des violations accidentelles des règles, des interactions négatives avec le personnel et un sentiment persistant de déstabilisation chez les personnes incarcérées. Comme l’a déclaré un prisonnier en Ontario, « les règlements font qu’il est impossible de rester sain d’esprit dans l’établissement ».

Des personnes consultées ont également évoqué des inégalités dans le choix des personnes faisant l’objet d’un transfert imposé. Elles ont déclaré que les personnes noires sont surreprésentées dans la population assujettie à un transfert imposé. Une prestataire de services en Alberta a souligné la nécessité de « prendre en compte leur sécurité et leurs liens avec la communauté lorsque nous procédons à des transferts imposés ». Toutefois, ces facteurs ne sont souvent pas pris en considération.

Le BEC (2022) note qu’en 2020-2021, 14,6 % des personnes transférées contre leur gré étaient Noires, alors qu’elles représentaient 9,4 % de la population carcérale (p. 54). Cette situation est préoccupante, car le transfert imposé éloigne les personnes de leurs liens informels, interrompt l’achèvement du programme et peut prolonger la durée de la détention.

Outre les inégalités liées aux transferts imposés, des personnes consultées ont également déclaré que les demandes de transfert vers des établissements qui les rapprocheraient de leur communauté, les demandes d’élaboration d’un plan de libération conditionnelle et les demandes d’autorisation d’un nombre accru de visiteurs sont souvent refusées. Qui plus est, des personnes consultées, en particulier celles actuellement incarcérées et leurs proches, ont précisé qu’elles disposaient seulement d’outils limités pour obtenir justice et qu’il était difficile de porter plainte. Les plaintes sont ignorées, des documents sont perdus et, dans de nombreux cas, le dépôt d’une plainte a conduit à un traitement pire ou à des sanctions cruelles telles que des transferts imposés loin de leurs proches, l’envoi dans des unités d’intervention structurée, la réception d’une accusation d’infraction disciplinaire, etc. Dans leurs propres mots, les hommes noirs actuellement incarcérés en Ontario ont déclaré ce qui suit :

« Nous avons vu de nos propres yeux ce que les gardiens font de nos plaintes ou doléances. Ils froissent les feuilles et les jettent à la poubelle. Certains gardiens veillent à ce que nous les voyions faire pour nous rappeler le déséquilibre des pouvoirs et notre absence de droits. »

« Les plaintes éliminent le soutien aux demandes de transfert. »

« Les plaintes tombent dans l’oreille d’un sourd. »

« Se plaindre, c’est devenir une cible. »

« Les documents sont perdus. »

« Quand on dépose une plainte, on risque un transfert [dans un autre établissement]. »

Le sentiment que les plaintes sont ignorées ou qu’elles peuvent entraîner des sanctions supplémentaires a entraîné une situation où de nombreuses personnes noires en détention acceptent la discrimination et les injustices qu’elles subissent afin que leur expérience carcérale ne s’aggrave pas ou que la durée de la peine à purger ne soit pas prolongée. Un partenaire communautaire au Québec affirme que de nombreux prisonniers « ont “appris à vivre avec des commentaires racistes au quotidien”, car ils ne veulent pas être placés en isolement ou être transférés dans un centre de détention auquel les membres de leur famille n’auront pas accès. »

En plus de toutes les inégalités et de tous les obstacles auxquels sont confrontées les personnes noires en détention, des personnes consultées ont affirmé que les prisons canadiennes manquent de programmes de réadaptation pertinents et adaptés à la culture auxquels ils peuvent avoir accès et que la plupart des programmes actuellement offerts sont de piètre qualité :

« Ces personnes sont isolées et ne bénéficient d’aucun soutien au sein du système… Les détenus doivent également avoir accès à des programmes et à des services adaptés à leur culture. Il n’y a pas de programmes culturels ni de soutien pour eux. [Les détenus] doivent aussi avoir accès à des possibilités de formation et d’éducation pour faciliter leur réinsertion. » (Membre de la communauté en Alberta)

« Nous avons besoin d’aide! Nous avons besoin de conseillers en santé mentale, mais ils doivent provenir d’organismes externes, car certains d’entre nous ne feront jamais confiance aux établissements. » (Homme noir actuellement incarcéré en Ontario)

« Il n’y a rien du tout pour les délinquants noirs, dans aucune des prisons de l’Ontario. » (Homme noir actuellement incarcéré en Ontario)

« Nous avons besoin de programmes qui comprennent la culture noire. » (Homme noir actuellement incarcéré en Ontario)

« Nous avons besoin de gens qui nous comprennent pour diriger les programmes. Qui comprennent non seulement notre race, mais aussi notre expérience vécue. » (Homme noir actuellement incarcéré en Ontario)

« Une partie de notre plan correctionnel [prévoit que nous] devons participer à des programmes. La libération conditionnelle en dépend, mais les programmes reconnus par SCC [Service correctionnel Canada] s’adressent à la population blanche. » (Homme noir actuellement incarcéré en Ontario)

« Les détenus juifs ont leurs programmes, les Autochtones ont leurs programmes, mais les détenus noirs n’ont rien. » (Homme noir actuellement incarcéré en Ontario)

« SCC reconnaît que les programmes adaptés à la culture devraient faire partie du plan correctionnel, mais aucun programme de ce genre n’est offert. » (Homme noir actuellement incarcéré en Ontario)

« Il est impossible d’obtenir une libération conditionnelle si on n’a pas démontré une certaine réussite à l’intérieur (par exemple, avoir terminé les programmes obligatoires de base, avoir évité l’inconduite dans l’établissement et les activités de la sous-culture); alors, tout effort pour créer un changement ici doit tenir compte des éléments d’appuis institutionnels et de soutien à la mise en liberté. [Il faut] prévoir un financement particulier pour les intervenants de la communauté pour fournir des appuis institutionnels en complément ou en plus des programmes obligatoires de base; tout ça va contribuer aux efforts de réhabilitation, à l’établissement de contacts avec la communauté en préparation de la mise en liberté et à la réduction de certaines activités de la sous-culture. » (Membre de la communauté, lieu inconnu)

Il est important de noter que le BEC a également présenté le manque de programmes adaptés à la culture comme un problème auquel sont confrontées les personnes noires dans le système correctionnel fédéral. Le BEC constate que le manque d’accès aux programmes peut faire en sorte que les personnes noires restent incarcérées plus longtemps que leurs homologues :

De nombreux hommes noirs ont déclaré avoir attendu parfois des années avant de bénéficier de programmes correctionnels, souvent parce qu’ils avaient été condamnés à de longues peines. Les programmes correctionnels sont destinés en priorité aux personnes condamnées à de courtes peines et à celles dont la date d’admissibilité à la libération conditionnelle est proche. Bien que cette approche de la programmation correctionnelle ait certains mérites, elle est discriminatoire à l’égard des personnes condamnées à de longues peines, qui risquent de rester plus longtemps dans des environnements à sécurité maximale que si elles avaient pu participer à un programme plus tôt. Par exemple, les Noirs sont plus susceptibles que les autres groupes de purger une peine de durée indéterminée (perpétuité) (Noirs : 34,6 %, Blancs : 32 %, Autochtones : 27,2 %), et leur peine est, en moyenne, plus longue (Noirs : 5,93 ans, Blancs : 5,67 ans, Autochtones : 5,32 ans) (BEC, 2022, p. 54).

Outre le manque d’accès à des programmes, les personnes noires manquent de possibilités d’emploi. Le coût élevé de la vie en détention fait qu’il est difficile pour les personnes incarcérées d’économiser de l’argent et d’accéder aux produits indispensables (Comité sénatorial permanent des droits de la personne, 2021b). Ce problème touche davantage les personnes noires incarcérées que les personnes blanches, car le BEC a constaté que les personnes noires incarcérées dans les établissements correctionnels fédéraux étaient sous-représentées dans les emplois en établissement correctionnel, étaient moins susceptibles d’occuper des « emplois de confiance » et étaient moins susceptibles de gagner les niveaux de rémunération les plus élevés (BEC, 2022, p. 67).

Des personnes noires actuellement incarcérées qui ont participé aux activités de mobilisation ont indiqué qu’elles recevaient des soins médicaux de piètre qualité ainsi qu’un soutien médiocre en santé mentale et qu’elles avaient seulement un accès limité aux produits dont elles avaient besoin :

« On l’a trouvé mort le matin. Ses intestins avaient éclaté. Les gardiens et le personnel médical lui avaient refusé des soins. Il a souffert de douleurs atroces pendant trois jours. La prison n’a jamais été tenue responsable. » (Homme noir actuellement incarcéré en Ontario)

« Il n’y avait pas de soutien en santé mentale, mais on s’empressait de donner des médicaments aux gens. C’est la raison pour laquelle les gens sont dépendants des médicaments aujourd’hui dans le pénitencier. » (Homme noir actuellement incarcéré en Ontario)

« Les femmes afrodescendantes subissent diverses microagressions tout au long de leur incarcération. Comme dans le cas des hommes incarcérés, beaucoup [de femmes] ont déclaré ne pas avoir accès à des produits adaptés à leur peau ou à leurs cheveux. » (Partenaire communautaire travaillant avec des femmes noires en détention au Québec, 26)

Des personnes consultées ont mentionné que les préjugés raciaux conscients et inconscients se poursuivent lors de la libération conditionnelle. Elles estiment que le système actuel permet aux agents de libération conditionnelle d’empêcher les détenus de progresser vers la mise en liberté. Des personnes noires ayant vécu des expériences dans des établissements correctionnels ont fourni des exemples d’agents de libération conditionnelle leur promettant de soutenir leur mise en liberté si elles suivaient certains programmes; toutefois, une fois les programmes terminés, le bureau de libération conditionnelle de ces agents n’a pas donné suite à l’accord conclu. Dans leurs propres mots, des personnes consultées font part de ce qui suit :

« Les agents de libération conditionnelle doivent être tenus responsables des promesses qu’ils font aux détenus; ils sont autorisés à empêcher les détenus de progresser dans l’établissement, quelle que soit la persévérance des détenus, apparemment sur la base de la race. » (Membre de la communauté en Saskatchewan)

« Mon agente de libération conditionnelle soutient la libération conditionnelle de quelques personnes non noires qui ont été accusées des mêmes chefs que moi. Moi, je n’ai aucun soutien et aucune motivation pour faire la demande de libération. Cette agente m’a dit directement que je sortirais à ma libération d’office. » (Homme noir actuellement incarcéré en Ontario)

« Ma libération conditionnelle est prévue en juin 2025. Ma libération d’office est en 2028. Première condamnation, première chose en tout. Mon agent de libération conditionnelle m’a dit de demander une libération conditionnelle en 2026 parce que ma libération d’office est trop éloignée. » (Homme noir actuellement incarcéré en Ontario)

« Les agents de libération conditionnelle accordent une attention prioritaire aux dossiers en fonction de leurs propres préjugés, ce qui peut faire en sorte que des dossiers sont négligés. » (Membre de la communauté au Québec)

« Les agents de libération conditionnelle font souvent des suppositions sur la situation des délinquants noirs et intègrent ces suppositions dans les rapports remis à la Commission des libérations conditionnelles, qui y voit la vérité, les confirme et les utilise contre les délinquants noirs. » (Partenaire communautaire en Ontario)

Enfin, de jeunes personnes noires consultées ont dit se sentir mal préparées à la transition vers les établissements pour adultes. Des personnes consultées ont également souligné que les jeunes ne devraient pas être détenus dans des prisons :

« Les prisonniers noirs ont déclaré que les centres de détention pour jeunes délinquants les vouaient à l’échec, car ces centres ne les préparaient pas à une réinsertion réussie ou à une incarcération dans une prison pour adultes. Une fois les jeunes arrivés dans le système pour adultes, tout a changé et ils ont commencé à faire face à du racisme et à des inégalités indéniables et manifestes. » (Partenaire communautaire en Ontario)

« Prévoyez des centres de réhabilitation pour les jeunes délinquants au lieu de les mettre en prison. Permettez aux aînés africains de donner une formation culturelle afin de minimiser les traumatismes et d’aider les délinquants à aller de l’avant d’une bonne manière. » (Membre de la communauté, lieu inconnu)

Ces demandes sont importantes, car Saghbini et Paquin-Marseille (2023) ont constaté que les jeunes noirs sont plus susceptibles que les jeunes blancs de recevoir une peine de détention, et ce, de manière disproportionnée. Les auteurs ont noté que l’accent sur la réhabilitation que met la Loi sur le système de justice pénale pour les adolescents n’a pas été appliqué de façon égale auprès des jeunes noirs. D’après les expériences et les perceptions des personnes consultées lors des activités de mobilisation, il semble évident qu’il est nécessaire d’élaborer des approches novatrices pour remédier à la surreprésentation des jeunes noirs dans le système de justice.

En résumé, les membres de la communauté noire, les personnes noires actuellement ou anciennement incarcérées ainsi que les autres personnes qui ont fait part de leur vécu et de leurs connaissances étaient toutes d’avis que les établissements correctionnels ont tendance à aggraver les trajectoires des personnes noires, échouent souvent dans leur objectif de réhabilitation et contribuent considérablement au racisme envers les personnes noires dans le système de justice. Les personnes consultées ont présenté des résultats correctionnels alarmants et différentiels qui ont été confirmés par les recherches du gouvernement. Il importe de noter que les résultats de cette section révèlent que les préjudices raciaux imposés par le personnel correctionnel ont une incidence non seulement sur les personnes en détention, mais aussi sur les familles, les communautés et les prestataires de services noires. Les personnes consultées lors des activités de mobilisation ont formulé un certain nombre de recommandations visant à favoriser l’équité raciale auprès des personnes noires au sein des établissements de détention des provinces et territoires canadiens, ainsi qu’au palier fédéral. Ces recommandations sont présentées dans la section « Recommandations liées aux services correctionnels » ci-dessous.