La justice au Nunavut : bibliographie annotée
4. BIBLIOGRAPHIES ANALYTIQUES (suite)
Bryce, Sandy, Debra Dungey et Lynn Hirshman, « Preventing Family Violence in Northern Communities » dans Self-Sufficiency dans Northern Justice Issues (Burnaby, Northern Justice Society, Simon Fraser University, 1992).
La violence conjugale est étroitement liée aux taux de criminalité et à un cycle d’activités criminelles dans les communautés du Nord. Non seulement doit-elle être éliminée pour que soit réduite la criminalité créée ou perpétuée dans les collectivités, mais il faut aussi protéger la vie des femmes victimes et des enfants. Il s’agit d’un problème multidimensionnel qui nécessite donc des stratégies à plusieurs volets. Cet article, qui fait partie d’un condensé d’atelier, ne tente pas d’élaborer un plan d’action spécifique qui mettrait fin au cycle de la violence : les auteures y affirment plutôt simplement que ce sont les membres de la communauté qui savent ce qui doit être fait. En même temps, elles reconnaissent que la communauté ne constitue pas toujours un endroit sûr pour les femmes. Chacune est unique, tout comme doivent l’être les réponses au crime, particulièrement la violence conjugale. Cet article traite de la dynamique des pouvoirs dans la communauté et du contexte nordique.
Aperçu général
Cet article s’inscrit dans une série qui porte sur l’autonomie possible en matière de justice pénale dans le Nord et décrit certaines stratégies que peuvent utiliser les collectivités pour faciliter le processus. Les participants sont souvent des travailleurs sociaux de première ligne, et leur dialogue de même que leurs commentaires mettent en lumière certains des enjeux importants qui touchent le sujet. La discussion est dirigée par au moins une personne-ressource qui donne des informations sans préparation, dans le cadre de débats spontanés et la mise en commun des expériences vécues par chacun.
Cet atelier a abordé certaines des nombreuses questions soulevées par la nature cyclique de la violence familiale dans le Nord. Les participants ont discuté de stratégies de prévention et de certains obstacles particuliers que doivent contourner ces stratégies. Les personnes-ressources pour cet atelier étaient Sandy Bryce (gestionnaire du programme d’intervention auprès des époux violents, ministère de la Justice, à Whitehorse, au Yukon), Debra Dungey (section de la prévention de la violence familiale, ministère de la Justice, à Whitehorse, au Yukon) et Lynn Hirshman (département du travail social, Université du Manitoba (Thompson), au Manitoba).
Thèmes sous-jacents
- Comme dans d’autres communautés autochtones aux prises avec un nombre effarant d’actes de violence de la part des conjoints, la violence conjugale dans les collectivités du Nord se produit dans un cadre spécifique, et ce cadre doit être bien compris pour que des changements réels puissent s’opérer.
- Les problèmes sociaux résident au cœur de toutes les questions qui doivent être réglées. Une initiative de justice visant les comportements violents ou asociaux doit reconnaître que ces comportements ne sont que des symptômes des problèmes plus graves. Ce sont ces problèmes fondamentaux qui requièrent le plus d’attention et de ressources (financières et humaines) si l’on veut briser le cycle de la violence.
Constatations
Questions propres au Grand Nord : La nature du contexte et des communautés nordiques doit être compris et intégré dans toute initiative mise en œuvre. Les collectivités de petite taille et isolées vivent des situations et des défis particuliers qu’on ne retrouve pas nécessairement ailleurs, et ces difficultés influent sur la capacité d’une femme de quitter une relation violente. Les participants ont attiré l’attention sur le rôle du soutien communautaire offert à la victime et l’effet qu’a l’absence de ce soutien sur sa capacité de laisser un conjoint violent. Si la femme violentée veut se prendre en main et que les autres membres de la communauté ne l’aident pas, il est possible qu’elle reste dans sa situation et continue d’être victime. Par ailleurs, l’absence d’organismes de protection, comme la police, dans ces petites communautés isolées peut également avoir une incidence sur la décision d’une femme de ne pas quitter sa relation violente. Finalement, les participants ont conclu que les services et les programmes importés du processus bureaucratique du Sud ne répondront pas aux besoins uniques de la victime. Le contexte du Nord et les besoins qui en découlent sont en effet sensiblement différents, de sorte que les propositions fondées sur ce qui existe dans le Sud ne parviendront fort probablement pas à protéger les victimes.
Rôle de la communauté : Les participants ont affirmé que la communauté doit se sentir concernée par la violence familiale. Les membres doivent assumer la responsabilité d’y mettre fin et de la prévenir. À cette fin, il faut examiner un large éventail de questions : l’alcoolisme et la toxicomanie, un retour à un style de vie traditionnel et le respect renouvelé des Aînés. Dans bien des cas, la bureaucratie gouvernementale viendra compliquer la tâche, par l’application de règles mécaniques et rigides. Dans un tel cas, les participants proposent qu’un processus créatif soit mis en œuvre. Selon eux, il ne faut pas attendre que le gouvernement prenne des mesures réelles, soit par le démantèlement de règlements ou de programmes de financement inefficaces. Comme l’a dit un participant, il est plus facile de se faire pardonner du gouvernement fédéral que d’avoir sa permission.
Dynamique des pouvoirs et politique au sein de la communauté : Les rouages politiques du système légaliste qui forme la base de l’élaboration et de la mise en œuvre des programmes doivent être pris en compte, tout comme la politique au sein de la communauté. En d’autres termes, les idées qui peuvent renforcer le cycle de la violence et la marginalisation des femmes dans les communautés inuit doivent être mises au jour et rejetées : elles ne doivent pas être intégrées à une nouvelle initiative en matière de justice.
Rôle de la prévention : La prévention joue un rôle important dans l’élimination de la violence conjugale. Les stratégies en la matière doivent s’appuyer sur le travail auprès des enfants, bâtir leur estime de soi et leur donner des techniques de résolution des conflits. Souvent, une faible estime de soi et un sentiment d’impuissance donnent lieu à la violence; il faut donc déterminer comment ce sentiment s’acquiert puis tenter d’empêcher que ça se produise.
Canada, Développement communautaire et recherches (Ottawa, Solliciteur général, collection sur les autochtones, 1996).
Ce document est utile pour comprendre la relation entre le développement communautaire et les recherches de même que les besoins spécifiques en matière de recherche qu’ont isolés les communautés autochtones, soulignant deux questions qui doivent être examinées, soit la dynamique communautaire et la mobilisation des collectivités.
Aperçu général
Ce rapport est le fruit de séances d'études intensives tenues, sur deux jours, en août 1994. Le groupe de discussion était formé de personnes qui se sont déjà engagées dans des initiatives de développement communautaire dans des collectivités autochtones, des universitaires, des experts-conseils du secteur privé et des employés du Groupe des affaires correctionnelles autochtones.
Les discussions ont porté sur diverses questions : « Qu’est-ce que le développement communautaire? » « Que peut faire le gouvernement pour aider au développement communautaire? » Les participants se sont également penchés sur la recherche et les peuples autochtones de même que sur les besoins spécifiques qui sous-tendent le développement communautaire et les projets dans ce domaine. L’atelier visait à cerner les possibilités de développement et les obstacles qui y nuisent, en règle générale, puis à formuler des ébauches de solution. Les considérations importantes issues de l’expérience ont été mises en lumière, non pas des stratégies précises. Ce document contient également une liste exhaustive des sources de financement et des personnes-ressources.
Thèmes
- Il existe un lien entre le développement communautaire et la recherche; pour être efficace, le développement exige la tenue de recherches de qualité dans divers secteurs.
- La recherche offre un outil précieux. La recherche de qualité sert à enquêter et à découvrir; elle peut mettre en lumière des problèmes et des préoccupations tout en montrant comment des solutions peuvent être élaborées.
Constatations
Définition du développement communautaire : Les participants ont fourni des définitions et des exemples de la forme que peut prendre le développement communautaire et en ont abordé les thèmes fondamentaux. Ils ont conclu que le développement communautaire donne à la collectivité les commandes du développement et de son orientation, ce qui étoffe sa capacité de s’épanouir de la façon et dans les délais qui lui conviennent. Le développement communautaire emploie les traditions passées et présentes pour façonner l’avenir. Il est essentiel que tous les membres de la communauté participent au processus. Exemples de ce genre de programme discutés par les participants : Processus holistique de réconciliation - Collectivité de Hollow Water, Indian Government Youth Court System - St. Theresa Point et le système de justice tribale des Tlingits de Teslin. Dans toutes ces initiatives, la communauté a pris le problème en charge et a centré ses interventions de la manière qu’elle a jugée la plus efficace.
Points de vue sur la recherche : Les participants ont conclu que, même si la recherche joue un rôle utile, les méthodes doivent être modifiées. Ils se sont dits inquiets du manque de participation des communautés dans la mise au point de projets de recherche et ont conclu que les gens doivent s’engager plus étroitement à toutes les étapes du processus si l’on souhaite un développement communautaire véritable. Les objectifs et les méthodes qui ont servi dans le passé posent également des problèmes : autrement dit, les modèles occidentaux ne tiennent pas compte des besoins spécifiques des Autochtones face à la recherche. Les participants veulent privilégier une perspective globale qui reflète plus que le point de vue de quelques membres de la collectivité seulement. Les habitants des communautés doivent prendre la direction des projets, et ce qui constitue leurs besoins, selon eux, doit orienter les travaux de recherche.
Réalisation d’un projet de recherche : Les participants ont déclaré que les communautés doivent connaître ce qui fait l’objet de recherches et pourquoi. Elles doivent s’assurer que le type de recherche choisi satisfait aux besoins ou aux objectifs du projet et donc veiller à mettre sur pied des comités chargés de répondre à ces questions et de surveiller le processus. De la sorte, on peut empêcher la mise à l’écart de la communauté. Les participants se sont aussi penchés sur le défi que posent l’apathie des membres des collectivités et leur manque généralisé d’intérêt; ils ont ensuite discuté de la manière dont les projets doivent en tenir compte. Finalement, ils ont abordé le rôle des consultants, les sources de financement et la manière de présenter une demande.
Rôle des autorités fédérales et territoriales : Les participants ont constaté qu’il existe un consensus suivant lequel les gouvernements peuvent le mieux favoriser le développement communautaire par leur appui et leur souplesse en devenant un partenaire sensible dans l’atteinte de l’objectif, soit la mise en place de communautés saines. En plus de verser une aide financière, les gouvernements doivent prendre conscience des besoins de l’ensemble de la collectivité, non pas seulement des dirigeants ou des organisations qui les représentent (c'est-à-dire qu’ils doivent s’assurer d’entendre le point de vue des femmes et des enfants). Les gouvernements doivent également aider les communautés aux prises avec les lourdes bureaucraties auxquelles elles vont se heurter. Finalement, ils doivent être prêts à tirer des leçons des renseignements que leur transmettront les peuples autochtones.
Condon, R., « Changing Patterns of Conflict Management and Aggression Among Inuit Youth in the Canadian Arctic: Longitudinal Ethnographic Observations » Native Studies Review 8 (2) 1992.
L’auteur examine les retombées des forces individuelles sur une communauté nordique et la manière dont elles ont influé sur la capacité et la volonté des membres de cette collectivité à résoudre les conflits interpersonnels. Cet article traite donc du contexte nordique.
Généralités
M. Condon examine l’évolution des modes d’agression chez les jeunes Inuits de Holman, en partant du principe qu’il y a eu une augmentation des conflits interpersonnels de pair avec une diminution de la capacité de la communauté de recourir à des techniques traditionnelles pour réagir à ces conflits. Il attribue cette évolution à l’influence grandissante des médias du Sud (alcool, médias de masse et système de droit) et conclut qu’il en résulte une baisse de l’influence et de la puissance des techniques traditionnelles de gestion ou d’évitement des conflits à Holman.
L’auteur procède au moyen d’une recherche longitudinale : sur une période de dix ans, dont trois longs séjours, il a effectué des recherches dans une petite collectivité inuite isolée (Holman, dans les T.N.-O.). Il a recueilli des renseignements grâce à son travail et à des observations sur le terrain, à des entrevues formelles et informelles. Il a vécu dans la communauté en 1978-1980, 1982-1983 et 1987-1988.
Thèmes et hypothèses
- L’intensification des conflits interpersonnels découle de la concentration de la population, de l’alcoolisme, de l’arrivée des médias du Sud et de la marginalisation économique.
- Les techniques traditionnelles utilisées par les Inuits à Holman ne fonctionnent plus parce que l’interdépendance et les relations sociales se sont amenuisées.
- Le chercheur soutient que l’absence d’organes politiques centralisés dans les sociétés inuites traditionnelles a amené le recours croissant à des agents et à des organismes d’application de la loi de l’extérieur des communautés inuites modernes lorsque les conflits se sont multipliés entre les membres.
Constatations
Transformation notable des modes d’agression chez les habitants de Holman, particulièrement les jeunes : Dans le cadre de ses recherches, M. Condon a remarqué que les conflits interpersonnels étaient de plus en plus fréquents à chacun de ses séjours; cette constatation fait suite à ses observations et à son interprétation de l’interaction entre les jeunes durant des activités sportives, où le degré de conflit s’est modifié considérablement. Elle est étayée également par les données sur la criminalité et les entrevues, qui portent à conclure que le nombre d’agressions ou de différends entre les jeunes s’est accru et que l’alcool est souvent en cause.
Raisons expliquant la hausse des agressions et des conflits interpersonnels chez les jeunes Inuits : L’auteur attribue largement cette situation à l’arrivée des médias de masse du Sud (spécialement la télévision), à la consommation abusive d’alcool ainsi qu’à la disparition de l’interdépendance et de la cohésion sociale au sein de la communauté.
Mécanismes traditionnels de résolution des conflits : Ces techniques traditionnelles se fondaient sur un équilibre délicat entre la non-ingérence et la dépendance. Les comportements au sein de la communauté limitaient les conflits par la tolérance et la non-ingérence ainsi que par l’intériorisation d’inhibiteurs émotionnels. Les conflits étaient réduits par la création et la préservation de liens et de relations basées sur des obligations économiques et sociales, comme le mariage. L’hostilité était désamorcée au moyen de techniques comme l’humeur, le rire et le bavardage. Lorsqu’un conflit survenait, on cherchait immédiatement à rétablir la bonne entente.
Modifications au sein de la communauté – Efficacité limitée des techniques traditionnelles : D’après l’auteur, les techniques traditionnelles sont devenues grandement inefficaces. Les modifications sociales et économiques qui ont touché la société inuite moderne a « individualisé » la communauté. Par exemple, les gens habitent maintenant dans des endroits à forte densité de population, de sorte que le retrait physique et l’ostracisme sont désormais infructueux en tant que sanctions. De même, le passage de la chasse de subsistance à une économie sale limite le besoin de partage et de coopération. Ces modifications se sont traduites par une baisse des rapports de parenté et une dépendance moindre face aux réseaux communautaires. Par conséquent, le besoin de préserver l’harmonie n’est plus le résultat de la dynamique qui règne au sein de la communauté, et les conditions qui empêchaient les conflits dans le passé ont disparu.
Évolution notable des modes de gestion des conflits – Dépendance accrue envers les structures externes d’application de la loi : Le recours moins fréquent aux techniques traditionnelles de résolution des différends, et l’efficacité moindre de celles-ci, par suite des changements sociaux qui se sont opérés dans la communauté se sont accompagnés d’une dépendance accrue face aux autorités externes d’application de la loi pour la gestion et la résolution des conflits.
Fossé entre les générations – Attitudes des jeunes et des Aînés : Le chercheur a constaté que les techniques traditionnelles de résolution des conflits sont encore valorisées par les Aînés, mais que la nouvelle génération affiche une préférence marquée pour la gestion des différends à l’aide des tribunaux, des punitions et du dédommagement.
Conclusions
Compte tenu des taux élevés de criminalité, de violence et de toxicomanie dans le Nord, il est essentiel que les stratégies et les initiatives en matière de justice soient efficaces et répondent aux besoins de la communauté pour parvenir à briser le cycle de la violence. À cette fin, on doit examiner et comprendre ce qui peut fonctionner et ce qui ne peut pas fonctionner. En outre, il est important de comprendre les forces et les faiblesses des méthodes qu’une communauté veut utiliser. En d’autres termes, il est essentiel de comprendre les facteurs qui peuvent expliquer l’efficacité limitée et l’abandon des techniques traditionnelles de résolution des conflits dans les sociétés inuites modernes pour que les problèmes soient étudiés et que leurs répercussions puissent être réduites le plus possible.
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