Étude sur les services juridiques au Nunavut

5. ÉTENDUE DES BESOINS NON SATISFAITS EN MATIÈRE DE SERVICES JURIDIQUES

5. ÉTENDUE DES BESOINS NON SATISFAITS EN MATIÈRE DE SERVICES JURIDIQUES

Les participants aux ateliers et les personnes interviewées s'entendent tous pour dire qu'il existe au Nunavut des besoins non satisfaits en matière de services juridiques. Cette question a été soulevée à propos du droit de la famille et du droit civil, des cours de circuit, des cours des juges de paix, des enquêtes sur le cautionnement et des audiences de justification (avant la première comparution) et à propos des détenus en détention provisoire dans un établissement correctionnel. Dans chacun de ces cas, des répondants étaient d'avis qu'il existe des besoins non satisfaits dans certaines situations. Il était clair cependant que l'étendue des besoins non satisfaits varie d'une région à l'autre et selon la taille de la collectivité dans une région donnée.

Lorsqu'on a abordé ce sujet, les répondants n'avaient pas tous la même définition de « besoin non satisfait ». Pour certains, il s'agissait du fait de « n'être pas représenté », alors que, pour d'autres, les besoins non satisfaits ont également trait à la qualité de la représentation disponible. Partout dans la présente section, on a précisé ce que l'on entendait par « besoin non satisfait » dans un domaine en particulier (droit de la famille et droit civil, cours des juges de paix, etc.). On a indiqué si les répondants estimaient qu'il y avait manque de représentation ou manque de représentation de qualité.

L'incidence des besoins non satisfaits sur tous les intervenants du système juridique est présentée plus en détail à la section 6..

5.1 BESOINS NON SATISFAITS EN DROIT DE LA FAMILLE ET EN DROIT CIVIL

Les personnes interviewées et les participants aux ateliers ont indiqué que, dans les affaires familiales ou d'autres affaires civiles, il existe des besoins non satisfaits parce qu'il n'y a pas suffisamment d'avocats qui offrent ces services au Nunavut. Dans ce contexte, donc, les besoins non satisfaits peuvent être définis par un manque de représentation.

Il convient aussi de noter qu'il est difficile d'estimer l'ampleur des besoins non satisfaits en ce qui concerne l'aide juridique en droit de la famille et dans d'autres domaines du droit civil, car les gens commencent tout juste à être conscients de leurs droits dans ces domaines. Par exemple, les deux clients interrogés qui avaient obtenu de l'aide de la CSJN pour une affaire relevant du droit de la famille avaient été informés de ce service lors d'un contact précédent avec la justice pénale. En fait, dans le cas d'une de ces personnes, c'est l'avocat de la défense qui lui avait suggéré de s'adresser à la CSJN.

5.1.1 Niveau actuel de service en droit de la famille et en droit civil

Règlements régissant la prestation des services

La CSJN avait initialement pour mandat d'offrir des services juridiques dans les domaines du droit de la famille et du droit civil (dans certaines circonstances) ainsi qu'en droit pénal. Toutefois, dans la pratique, les services juridiques pour les affaires familiales ou civiles sont très limitées.

Lorsqu'il s'agit de déterminer quels services juridiques en droit de la famille ou en droit civil peuvent être financés, la CSJN est régie par le Legal Aid Bulletin 96-1, qui énonce la décision de la Commission des services juridiques des T.N.-O. « [d']abolir les services d'aide juridique pour des affaires de partage des biens, de congédiement abusif et de demandes en dommages-intérêts » [traduction]. Le Bulletin 96-1 mentionne également que l'aide juridique ne sera pas offerte pour « […] des poursuites en diffamation, des affaires concernant les testaments et les successions, la constitution en personne morale, les transactions immobilières, les actions par quasi-demandeur ou les recours collectifs, l'arbitrage ou les conciliations ainsi que les procédures liées aux choix à faire » [traduction]. En outre, l'aide juridique n'est pas offerte dans les cas

Au début de 2002, le Bulletin 96-1 a été mis en suspens pendant que la CSJN revoyait sa politique de financement des services juridiques pour les affaires familiales ou civiles. À l'été 2002, elle a décidé que ce bulletin continuerait d'offrir les lignes directrices de base concernant la détermination de l'admissibilité aux services juridiques en matière familiale ou civile au Nunavut.

Services offerts

En pratique, les conditions restrictives énoncées dans le Bulletin 96-1 ont moins de répercussions sur l'accès à l'aide juridique pour des affaires familiales et civiles que ce à quoi on s'attendait, car la CSJN n'est pas en mesure de satisfaire la demande d'aide juridique en droit pénal et celle-ci a préséance sur les autres formes de services juridiques.

Ça se résume visiblement aux ressources. Mais lorsqu'on voit un pourcentage élevé de gens dont les droits ne sont pas protégés, quelque chose ne va pas dans le système juridique. Il nous faut faire quelque chose. Le droit pénal est plus visible, plus immédiat […] La Couronne, la GRC, même la cour sont plus au fait de la procédure criminelle […] Les affaires civiles se trouvent au bas de la liste des priorités.

Selon les avocats salariés de la CSJN, à l'heure actuelle, aucune affaire civile ne donne droit à des services d'aide juridique et, parmi les affaires familiales, seules les suivantes donnent droit à de tels services au Nunavut :

Dans les affaires familiales, de façon générale, la CSJN accorde trois heures de conseils rapides relatifs à l'affaire, sur réception d'une demande d'aide juridique. Si le client a besoin de soutien additionnel, il doit remplir une autre demande.

Selon les avocats qui pratiquent en droit de la famille, environ 60 p. 100 des affaires familiales actuellement attribuées par la CSJN ont trait à la pension alimentaire pour enfants, suivies des causes de divorce où il est question de la garde de l'enfant, et des cas de protection de la jeunesse (qui représentent respectivement environ 20 p. 100 de la charge de travail). Dans bon nombre de cas, il s'agit de demandes de modification d'ordonnances. Quelques répondants estimaient que la demande de modification est attribuable aux lignes directrices actuelles sur les pensions alimentaires pour enfants que le Nunavut a hérité des T.N.-O. au moment de sa création. Ces lignes directrices sont difficiles à mettre en œuvre au Nunavut, en particulier à cause du nombre élevé de personnes qui vivent avec leur deuxième ou leur troisième famille et qui la soutiennent.

De plus, selon certains répondants, la demande de services en droit de la famille a augmenté à la suite du lancement du programme de VIJ du ministère de la Justice du Canada sur le droit à la pension alimentaire pour enfants et depuis l'ouverture du Bureau d'exécution des ordonnances alimentaires à Iqaluit. Ces répondants ont aussi mentionné que, comme la CSJN compte maintenant des avocats qui pratiquent le droit de la famille et qui se déplacent dans les collectivités, les gens seront plus au courant de la possibilité de revendiquer leurs droits dans ce domaine, qui connaîtra, par conséquent, une augmentation de la demande.

Limites pratiques à la prestation des services

La prestation des services juridiques en droit de la famille et en droit civil au Nunavut est assujettie à des restrictions pratiques. Il peut s'agir de restrictions liées à des questions logistiques ou administratives ou encore au manque général de moyens du système de justice.

Les répondants ont, entre autres, mentionné les problèmes logistiques et administratifs suivants :

« La langue est toujours un obstacle. Les avocats disent qu'ils passent la moitié de leur temps à expliquer des concepts, […] la procédure […] À s'assurer qu'[ils] n'utilisent pas des mots comme « garde », « droit de visite », «ordonnance du tribunal »[…] Qu'est-ce que ça veut dire, pour un Inuit, avoir le droit de visiter un enfant? C'est un concept absurde. »

Ces questions logistiques et administratives ont deux conséquences importantes. La première est que les litiges en droit de la famille prennent beaucoup de temps à régler et, par conséquent, sont coûteux pour toutes les parties en cause. À cela s'ajoute le fait que les demandes de nature judiciaire en droit de la famille sont généralement beaucoup plus complexes que celles en droit pénal. La seconde est que la CJN doit accepter les limites du processus et faire preuve de souplesse, ce qui, d'ailleurs, a été le cas jusqu'à maintenant. La CJN accepte des télécopies (ce qui ne se fait pas dans les tribunaux des autres provinces ou territoires), elle fait preuve de souplesse en ce qui a trait au temps accordé pour se conformer aux exigences du système juridique (compte tenu des conditions prévalant dans les collectivités éloignées) et elle consent à prendre en considération les critères et les questions « propres au Nunavut » dans l'application des lignes directrices relatives aux pensions alimentaires pour enfants.

Les problèmes liés à la capacité générale de moyens du système de justice du Nunavut pour aborder les questions en droit de la famille et en droit civil représente aussi une limite sur le plan pratique pour la prestation des services juridiques dans ces domaines. En particulier :

5.1.2 Besoins non satisfaits en droit civil et en droit de la famille

Besoins non satisfaits en droit civil

Les répondants ont relevé un certain nombre de domaines du droit civil où il y a, selon eux, des besoins non satisfaits :

Besoins non satisfaits en droit de la famille

Voici quelques-uns des besoins non satisfaits cernés par les répondants en matière de droit de la famille :

« [Une femme a téléphoné de la région de Kitikmeot disant] « ça fait neuf ans que je suis séparée, [je n'ai] jamais touché de pension alimentaire et la question de la garde n'est pas encore réglée. Au Nunavut, il existe actuellement des besoins criants en droit civil. Si ces gens avaient commis un crime, on ne les lâcherait pas d'une semelle »

Les répondants ont révélé que les difficultés découlant des besoins non satisfaits en droit de la famille étaient aggravées, car :

Preuves statistiques des besoins non satisfaits

Lorsqu'on compile des données statistiques, les besoins non satisfaits pour ce qui est des services juridiques en matière familiale et civile peuvent être envisagés selon deux points de vue. Le premier consiste à observer la quantité et le type de demandes d'aide juridique refusées afin de cerner les domaines où il existe des besoins non satisfaits. Le deuxième est de regarder le nombre de demandes reçues et acceptées qui n'ont pas encore été assignées à un avocat.

L'analyse des demandes refusées ne nous a pas été très utile pour mieux comprendre l'envergure des besoins non satisfaits en ce qui concerne les services juridiques en matière familiale et civile. La CSJN refuse très peu de demandes pour tous les types d'aide juridique (voir les figures 2.10 et 2.11), ce qui semble indiquer qu'il y a très peu de besoins non satisfaits. Toutefois, le nombre de demandes refusées n'est pas nécessairement un bon indice des besoins non satisfaits en matière de services dans ces domaines, car la plupart des gens ne savent pas que ces services existent et n'ont donc pas présenté de demande. Cette hypothèse est appuyée par la quantité généralement basse de demandes en droit civil et en droit de la famille, en comparaison à celle en droit pénal (voir la figure 2.9). Ainsi, les besoins non satisfaits dans ces deux domaines sont probablement beaucoup plus grands que ce que montre le nombre de demandes rejetées.

L'analyse du nombre de demandes à être assignées à un avocat, ainsi que du nombre de dossiers que traitent les avocats en droit de la famille à l'emploi de la CSJN, semble appuyer l'hypothèse voulant qu'il y ait de grands besoins non satisfaits pour des services en droit de la famille et en droit civil :

5.1.3 Ressources nécessaires à l'amélioration de la prestation des services en droit de la famille et en droit civil

Les répondants ont indiqué les ressources humaines et financières ainsi que les ressources de rechange qu'ils estiment nécessaires pour améliorer la prestation des services en droit de la famille et en droit civil et l'accès à ces derniers au Nunavut.

Ressources humaines et financières

Les répondants ont soulevé plusieurs points en ce qui concerne la demande de services en droit de la famille et en droit civil, notamment le temps et les coûts liés au traitement des affaires familiales et civiles en comparaison à ceux consacrés aux affaires pénales, et les ressources humaines nécessaires pour satisfaire à la demande. Dans certains cas, les répondants ont suggéré des façons de contenir les hausses de demandes et des coûts.

En ce qui concerne la demande de services en droit de la famille et en droit civil, les points suivants ont été apportés :

« Il faudrait au moins deux avocats pratiquant le droit de la famille dans la région de Baffin, un dans chacune des autres régions […] Je n'ose imaginer que ce minimum ne sera pas mis en place au Nunavut. Ce serait un grand pas en arrière pour nous. »

En ce qui a trait au différent niveau de ressources requises pour le traitement des affaires familiales et civiles, par opposition aux affaires pénales, certains répondants ont signalé qu'il s'agit de domaines très litigieux. L'argent et le temps consacrés à chaque cas seront donc supérieurs à ceux consacrés à des affaires pénales. Ils ont donné l'exemple de causes découlant de la Loi prohibant la discrimination, dont on estime qu'au moins la moitié seraient soumises au tribunal. D'autres répondants croient toutefois que l'augmentation de ressources requises pour améliorer l'accès aux services en droit de la famille et en droit civil serait compensée par une réduction subséquente de la demande de services au pénal. À leur avis, on verrait une diminution des incidents d'agression et de violence qui surviennent parce que les questions familiales n'ont pas été réglées. (Voir, à la section 5.5, la discussion des liens entre les besoins non satisfaits en droit de la famille et en droit civil et la demande accrue de services juridiques en matière de droit pénal.)

Des répondants ont suggéré que, pour satisfaire la demande croissante de services en droit de la famille au Nunavut, il fallait plus d'avocats pratiquant dans ce domaine. Ils estiment que, préférablement, ces avocats doivent être des résidants du Nord qui sont sensibles à la culture et relèvent d'une commission chargée de veiller à ce que le droit de la famille soit pratiqué de façon tempérée par les valeurs communautaires et traditionnelles. Selon ces mêmes répondants, il devrait y avoir au moins deux avocats de la famille au service de la CSJN dans la région de Baffin et un dans chacune des trois autres régions, ainsi qu'un ou deux avocats civilistes pour traiter les affaires civiles autres que familiales et des nombreuses questions au civil qui découlent du droit de la famille, notamment celles relevant du droit des pauvres et du droit du logement.

Deux suggestions ont été formulées quant à la façon de réduire au minimum les augmentations prévues aux chapitres de la demande et des exigences relatives aux ressources :

Ressources de rechange nécessaires

Un certain nombre de ressources de rechange seraient requises en vue d'augmenter la prestation de services pour les affaires civiles et familiales au Nunavut, entre autres :

De nombreux répondants ont attiré l'attention sur les solutions de rechange au système de justice traditionnel qui sont susceptibles d'augmenter la qualité des services en droit de la famille et en droit civil, mais certains ont aussi exprimé des inquiétudes par rapport à ces solutions, par exemple :