Les points de vue des Metis sur la justice : Reconstruire les liens de parenté et reconnaître la non-dualité
Par Kerry Sloan96
Reformuler la question : de la « justice » au wahkohtowin
La question suivante m’a été posée : « À quoi pourrait ressembler la justice pour les Metis97? ». Puisque le terme « justice » découle du concept de l’équité dans l’Antiquité gréco-romaine98, j’aimerais reformuler cette question pour qu’elle cadre davantage, sur le plan culturel, avec la pensée metisse99 : « Comment les règles de wahkohtowin, ou de parenté100, peuvent-elles favoriser de bonnes relations avec nos proches pour que nous puissions mener une bonne vie? »101 Je crois que le renforcement des liens de parenté à tous les niveaux des relations metisses (avec le Créateur, la Terre, soi-même, la famille, la communauté, la nation, les autres nations autochtones et l’État) contribuera à créer des conditions permettant aux personnes et aux communautés metisses de s’épanouir. Un tel renforcement réduira l’incidence des préjudices perpétrés par et contre les Metis, favorisant ainsi un fonctionnement social sain au sens du droit Metis102, et il contribuera également à favoriser une « justice » au sens du droit pénal canadien et au sens d’un traitement équitable des Metis au sein de la société canadienne en général.
Les relations de parenté entre Metis ont été perturbées par le colonialisme, notamment par le régime des pensionnats, la « rafle des années soixante » et la surreprésentation des Metis dans les établissements carcéraux. Cependant, dans cette étude, je ne me suis pas concentrée sur les effets négatifs de ces perturbations, lesquels ont été abordés par d’autres auteurs103. Mon but est de souligner la nécessité d’appuyer le renouvellement des liens de parenté et d’y participer, et de démontrer que ce renouvellement améliorera la vie des Metis.
Une « feuille de route » pour répondre à la question
Dans la discussion ci-dessous, je me penche sur quatre domaines importants de la vie des Metis dans lesquels le wahkohtowin, ou liens de parenté, pourrait être renforcé, conduisant ainsi à des « résultats concrets » positifs : 1) la famille; 2) la terre; 3) la diplomatie et 4) la transmission des connaissances.104
Puisque je considère ce document comme un exercice visant à générer des idées créatives, je n’ai pas présenté en détail la façon dont ces résultats concrets pourraient être obtenus ni la mesure dans laquelle la collaboration entre le gouvernement fédéral et les Metis pourrait être nécessaire, sauf dans la section sur la diplomatie metisse, puisqu’elle traite en partie des relations entre les Metis et l’État. Je crois qu’il est tout à fait possible qu’une grande partie du rétablissement du wahkohtowin se réalise sans l’intervention de l’État. En fait, c’est ce qui est déjà en train de se produire.
Même si, dans la conclusion, j’ai suggéré des façons de créer un changement positif, mon objectif n’est pas de fournir une liste de mesures à prendre; cela a été fait par bien d’autres105. Les gouvernements fédéral et provinciaux ont déjà pris des mesures pour donner suite à un grand nombre de ces points106. Néanmoins, il y a encore du chemin à faire pour atteindre la véritable justice. Mon objectif est donc d’inviter les lecteurs à imaginer ce que pourrait être la création de la « justice » du point de vue du droit metis et, donc, de voir le droit metis comme étant intrinsèquement utile, sans avoir besoin de le forcer dans le « moule » du droit canadien107. La création d’une « justice metisse » supposerait, selon moi, de résoudre des problèmes concrets, mais aussi de s’engager dans l’établissement de relations et de favoriser miyo-wicehtowin (de bonnes relations) au fil du temps.
En formulant mes réponses, j’ai tenu pour acquis que les Metis auraient le pouvoir politique de renforcer le wahkohtowin comme décrit. Cela sous-entendrait la liberté des Metis de renforcer, d’élaborer et d’utiliser leurs propres lois, mais ne sous-entendrait pas nécessairement une compétence territoriale (ces questions seront examinées plus en détail dans la section sur la «Terre : effilochage et retissage»). Compte tenu de leur mobilité historique (p. ex., la chasse aux buffles, la traite des fourrures et le charroi), les Metis ont depuis longtemps une forme de compétence mobile108 qui dépend des liens de parenté et du consentement plutôt que, nécessairement, du territoire.
L’utilisation des lois metisses par les Metis ne se limite pas au concept juridique canadien d’« autonomie gouvernementale autochtone », qui fait partie de l’état du droit et lui est subordonné109; elle fait également référence à l’exercice de la gouvernance et du droit selon les conditions des Metis et comme ils l’envisagent. Le fait de limiter la gouvernance des Metis à l’« autonomie gouvernementale » nuira au renforcement du wahkohtowin nécessaire à l’obtention de résultats concrets. Bien qu’il puisse être utile et bénéfique d’accorder une plus grande marge de manœuvre aux Metis en matière d’autonomie gouvernementale, une « relation de nation à nation » implique une norme d’autodétermination pour les Metis et les autres peuples autochtones. La Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (DNUDPA) stipule que l’autodétermination des Autochtones est un droit inhérent110. Le gouvernement fédéral, dans son Plan d’action de la Loi sur la DNUDPA111, a affirmé son soutien à l’autodétermination des Metis112. Malgré tout le travail et les efforts bien intentionnés qui ont été déployés pour créer des accords d’autonomie gouvernementale pour les Metis en Alberta, en Saskatchewan et en Ontario, une relation de nation à nation implique que la nation des Metis n’est pas seulement un ensemble d’organisations politiques provinciales; les Metis participent à une variété de politiques. La Nation metisse englobe également la parenté et les relations découlant de traités avec d’autres nations autochtones.
Un mot sur la définition du terme « Metis »
Les questions relatives à l’identité metisse sont complexes et controversées. Le problème réside peut-être en partie dans le terme en soi. Étant donné que le terme « métis » est dérivé d’un mot français d’origine latine signifiant « mixte », il a été utilisé comme terme général pour décrire les personnes ayant une ascendance à la fois autochtone et non autochtone. Toutefois, les Metis113 ne sont pas simplement mixtes; il s’agit d’une nation historique distincte, issue d’ancêtres autochtones et non autochtones qui ont créé des familles et d’autres relations sociales les uns avec les autres au fil de nombreuses générations114. Notre identité n’est pas fondée sur le degré de sang, mais sur le wahkohtowin. Une personne metisse est donc une personne liée par des liens de parenté (par la naissance, l’adoption ou autrement115) et des liens communautaires à un groupe historique doté d’une identité nationale et d’une culture distincte (avec des différences régionales). Ce groupe est souvent appelé « Metis du Nord-Ouest » ou « Metis de la rivière Rouge », mais il y a aussi eu une ethnogenèse ailleurs116. Par conséquent, même si notre Nation metisse est distincte, elle est également diversifiée et englobe un éventail d’héritages, de pratiques culturelles et d’expériences117.
Aujourd’hui, les questions relatives à l’appartenance des Metis sont très conflictuelles, tout comme les questions relatives aux liens avec d’autres communautés autochtones aux racines mixtes (parfois appelées « les autres Metis »)118. Par exemple, en 2020, le Ralliement national des Métis (RNM) a suspendu la Métis Nation of Ontario (MNO) pour avoir accordé la citoyenneté à des personnes issues de certaines communautés métisses de l’Ontario, au motif qu’elles ne faisaient pas partie de la Nation metisse historique. La Métis Nation of Alberta (MNA) et la Métis Nation of Saskatchewan ont pris le parti de la MNO, tandis que la Métis Nation of British Columbia et la Manitoba Métis Federation (MMF) s’y sont opposées. La division s’est poursuivie au niveau provincial, certaines personnes s’étant séparées de la MNA. La FMM a depuis quitté le RNM.119 Bien que tous les groupes, à l’exception de la FMM, se soient réunis depuis sous le nouveau leadership du RNM, les questions relatives à l’identité metisse restent en suspens.
Les enseignements du wahkohtowin nous invitent à trouver des moyens respectueux de gérer les conflits en ayant recours à des réunions régulières et au dialogue, aux consultations et à la diplomatie. Wahkohtowin et miyo-wicehtowin nous demandent de travailler à réparer nos relations et à élargir notre réseau d’alliances.
L’importance et la signification du wahkohtowin ou des liens de parenté
Dans la théorie juridique metisse, le wahkohtowin, littéralement « liens de parenté »120, est un concept fondamental121; le terme et ce qu’il représente dérivent tous deux de la philosophie crie122. Le terme « wahkohtowin » traite des relations interhumaines, mais aussi de toutes les relations au sein du monde naturel, comme dans l’expression « toutes mes relations ». Il sous-entend également que tous les êtres humains et non humains (y compris l’eau, les roches et le sol) sont interdépendants et ont des liens de parenté qui les obligent à s’occuper les uns des autres. Les relations interhumaines supposent des liens de parenté à tous les niveaux : ainsi, le wahkohtowin régit les relations familiales, guide les récoltes et d’autres pratiques sur la terre et oriente le droit, le leadership et la diplomatie123.
Étant donné la profondeur de nos liens et de notre interdépendance, wahkohtowin sous-entend également que les divisions entre les êtres sont plus en surface que réelles. Les histoires relatives au « Trickster », ou farceur (Wesakajak [Nehiyaw/Cris]; Nanabozo [Anishinaabe/Saulteaux]), dans lesquelles les êtres se transforment, illustrent cet aspect du wahkohtowin. Comme nous pourrions potentiellement exister dans une autre forme de vie, nous sommes tenus de faire preuve de compassion envers les autres. Cet aspect non dualiste de wahkohtowin124 sous-entend donc le besoin de respecter les autres, de faire preuve d’écoute et d’essayer d’aider les autres, même si nous devons endurer des difficultés ou que nous devons renoncer à quelque chose de nous-mêmes.
Si l’objectif d’avoir des relations saines et fonctionnelles n’est pas toujours réalisable, la non-dualité implique l’impermanence ainsi que la fluidité du temps125, qui suggèrent l’avantage d’avoir une vision à long terme des choses. Les cycles de changement dans les relations internationales peuvent être plus longs que les cycles des vies humaines individuelles. L’objectif n’est pas de résoudre tous les problèmes pour toujours, mais de prendre part à des relations avec respect, en gardant à l’esprit nos responsabilités de parenté126.
Le wahkohtowin est ancré dans les cultures cries et metisses et présente des parallèles avec les cultures algonquiennes associées, comme le concept anichinabé de gdinawendimi(« nous sommes tous liés »)127. Il est présent dans les cérémonies, l’art, la musique et l’esthétique comme moyen de nous rappeler nos liens avec les autres êtres humains et non humains128. L’un des objectifs de ces rappels est d’apprendre à faire preuve de compassion et de compréhension, et donc d’apprendre à s’abstenir de nuire à autrui. D’un autre côté, le wahkohtowin est une expression de la science, de la réalité des choses; il est fondé sur des observations du monde naturel129, dont l’idée d’un « échange spirituel »130 entre les êtres (un animal donnant sa vie pour un autre, la décomposition favorisant les conditions de la vie). Les idées relatives aux liens de parenté ne sont pas des concepts vagues et romantiques, mais des concepts qui ont été ou sont utilisés dans des contextes de vie ou de mort, comme la diplomatie et la guerre, et dans le cadre de la dépendance à la terre pour survivre131.
Les liens de parenté peuvent être renforcés par l’échange et le don (réciprocité), les visites132 et l’apprentissage culturel. Par exemple, la pratique relative aux liens de parenté kiyokewin (visite) a profité aux jeunes Autochtones incarcérés à Toronto, comme l’a indiqué dans ses travaux la criminologue metisse Anna Flaminio. Grâce au programme de visite, une collaboration entre l’Aboriginal Youth Court et les Aboriginal Legal Services de Toronto, les jeunes Autochtones rencontrent des Aînés, des membres de la communauté et des jeunes travailleurs autochtones en milieu urbain, en plus de participer à des cercles de groupe. Résultat : de jeunes Autochtones ont été soustraits du processus judiciaire pour adolescents et ont évité d’autres peines d’emprisonnement. Ce programme a permis d’accroître le bien-être chez les jeunes Autochtones ayant des démêlés avec le système de justice pénale à Toronto133. De même, le Metis Justice Institute of Manitoba s’efforce de fournir son soutien et d’offrir des programmes de déjudiciarisation aux Metis qui ont été accusés d’infractions pénales134.
Un mot sur le droit metis
Comme il a été sous-entendu précédemment, de nombreux aspects de la pensée politique et juridique metisse sont fondés sur les traditions de nos parents autochtones, notamment les Nehiyaw/Cris, les Anishinaabe des Prairies/Saulteaux et les Nakotas/Assiniboines. Ces nations, ainsi que les Metis, ont formé la Nehiyaw Pwat, ou « Alliance de fer », un traité vieux de plus de 200 ans qui régit les plaines du centre de l’Amérique du Nord135. En raison des liens de parenté historiques, les cultures haudenosaunee (p. ex, Kanien’ke:ha/Mohawk) et dénée ont probablement aussi influencé la philosophie metisse. En raison de l’ajout d’emprunts européens associés aux traditions française, bretonne, écossaise, irlandaise et autres, les lois metisses sont distinctes, mais conservent leur identité fondamentalement autochtone136.
De toutes ces traditions, nous avons tissé une nouvelle nation avec de nouvelles cultures et de nouvelles lois qui ont des points communs avec les patrimoines autochtones et non autochtones, mais qui sont entièrement propres aux Metis. De nombreux Metis utilisent la métaphore de la ceinture fléchée, un vêtement traditionnel metis tissé de fils multicolores137, pour décrire le tissage de différentes cultures, où les fils individuels sont encore visibles, mais s’unissent pour créer un artéfact distinctif et unique. D’un autre côté, le droit metis n’est pas un monolithe; les lois peuvent varier d’une collectivité à l’autre138.
Le droit metis existe aujourd’hui et évolue constamment139. Par exemple, la loi metisse relative à la chasse (« Law of the Hunt »), dérivée de la loi crie, continue d’être appliquée sur le territoire, mais certaines parties ont été codifiées, notamment les rôles des capitaines de chasse, qui régissent la chasse ainsi que les sanctions en cas d’infraction (MNBC, Natural Resource Act [Loi sur les ressources naturelles], 2010)140. Bien que notre wahkohtowin n’ait pas disparu, il est toujours en cours de revitalisation.
Le wahkohtowin « brisé »
Maria Campbell, Aînée metisse bien connue, éducatrice, dramaturge et conteuse, a proposé l’idée que nous vivons à une époque où le wahkohtowin est « brisé ». Cette idée ne veut pas dire que les liens de parenté n’existent plus, mais plutôt que nous ne sommes parfois pas capables de les voir ou que nous avons oublié comment les respecter, et comment respecter les autres. Maria Campbell invite les gens à [traduction] « revenir aux principes du wahkohtowin » afin de favoriser de meilleures conditions de vie pour les peuples autochtones 141.
La rupture du wahkohtowin provient en partie de l’imposition de divisions entre les peuples autochtones fondées sur le droit étatique, notamment entre les « Indiens » et les Metis, divisions qui sont incompatibles avec les pratiques traditionnelles metisses liées à la parenté. Même si les peuples metis sont distincts sur le plan culturel et politique, nous avons souvent des liens de parenté complexes avec d’autres nations autochtones, particulièrement l’alliance Nehiyaw Pwat (Iron Alliance). Il est possible que la catégorisation des peuples autochtones par l’État ait un effet améliorateur, mais elle génère en pratique de la dissension au sein des peuples autochtones et nuit à la formation de l’identité des personnes ainsi qu’à leur attachement à leurs communautés. Par exemple, les Autochtones qui revendiquent la protection constitutionnelle de leurs droits ancestraux metis en appliquant le critère juridique établi dans l’arrêt Powley doivent se définir en fonction de critères qui supposent l’existence de divisions nettes entre les Metis et d’autres peuples autochtones (qui peuvent être leurs proches) et les obligent à décrire leurs communautés en des termes qui ne sont peut-être pas exacts. En outre, l’arrêt Powley a eu pour conséquence, entre autres, d’éroder une alliance de longue date entre les Metis et les « Indiens non inscrits » – comme eux incapables de se prévaloir des avantages offerts par la Loi sur les Indiens – parce qu’il était nécessaire, en droit, que les personnes revendiquant des droits metis se définissent par opposition aux « Indiens » 142.
Selon les universitaires metisses Anna Flaminio et Cindy Gaudet, le wahkohtowin en matière de visites a également été brisé par l’ingérence colonialiste. Par exemple, les personnes incarcérées, en prison ou dans un pensionnat, ne peuvent pas rendre visite à leurs proches ni se rendre sur leurs terres143. L’entrave aux visites équivaut à une entrave à la transmission des connaissances culturelles : les langues peuvent se perdre, les compétences peuvent être oubliées et les liens avec la terre peuvent être rompus. Lorsque les liens de parenté sont rompus, le sentiment d’appartenance à la famille et à la communauté disparaît. La séparation forcée d’une personne avec celles qui lui sont chères crée un traumatisme qui peut avoir une incidence sur sa capacité à se soucier des autres.
Selon les résultats obtenus au fil du temps, la réparation du wahkohtowin semble être difficile compte tenu des réalités coloniales actuelles. Néanmoins, je soutiens que le droit metis pourrait nous apprendre à nous souvenir de nos responsabilités relatives aux liens de parenté.
Il n’existe pas d’ordre idéal pour aborder les sujets de la famille, de la terre, de la diplomatie et de la transmission des connaissances, quatre aspects du wahkohtowin « brisé » en cours de réparation, car ces aspects sont interdépendants. À titre d’exemple, la terre fait partie de notre famille, et les connaissances ne sont pas possibles sans la terre. Le format ci-dessous reflète l’idée metisse selon laquelle la gouvernance part de la famille et rayonne en cercles concentriques vers l’extérieur144, mais pourrait facilement prendre une autre forme.
Dans les titres des paragraphes ci-dessous, j’ai repris la métaphore metisse de la ceinture fléchée qui incarne le concept cri du droit comme une sorte de tissage ou de tressage145 pour décrire à la fois la rupture du wahkohtowin et sa possible réparation. En réparant le wahkohtowin, nous participons à notre propre tissage.
Famille : effilochage et retissage
Audreen Houle et l’Aînée Anne Carrière-Acco affirment que [traduction] « la famille élargie était et reste le fondement de la société metisse », et que le processus de [traduction] « création de bonnes relations » a d’abord été appliqué au sein de la famille146. Ainsi, une famille metisse est à la fois une source et un microcosme de gouvernance. La gouvernance à l’échelle de la famille contrôlait (et contrôle peut-être encore) de nombreux aspects du droit analogues au droit de la famille et de la protection des enfants, au droit pénal, aux successions, à la propriété et à l’aide sociale147. Le fonctionnement harmonieux de ces sphères juridiques dépend de relations saines et fonctionnelles au sein des familles élargies et du respect des personnes âgées (et pas seulement des Aînés) qui agissent en tant que décideurs dans ces contextes.
Le respect de la famille passe aussi par le respect de soi. C’est cette relation qui façonne notre perception de toutes les autres. Si les besoins des autres doivent souvent passer avant les nôtres, il existe des besoins humains fondamentaux qui doivent être satisfaits avant de pouvoir participer à des relations de parenté saines.
Pour assurer un minimum de soins à son corps afin de survivre, une personne a besoin de nourriture, d’eau, d’un logement, de vêtements, d’exercice physique et, parfois, de soins de santé. Cependant, elle a également des besoins émotionnels, intellectuels et spirituels148. Pour qu’une personne s’épanouisse au-delà de la simple survie physique et qu’elle ait la capacité de faire partie de réseaux sociaux sains, elle a besoin de relations humaines significatives, d’un soutien émotionnel et spirituel, de méthodes de communication, d’éducation et de formation, et de moyens de subsistance. Ces besoins doivent être satisfaits pour qu’une personne soit un élément fonctionnel d’un réseau social. Pour respecter les autres, une personne doit se respecter et être capable de prendre soin d’elle, au moins à un niveau élémentaire. Pour de nombreux Metis, la pauvreté et la discrimination ont empêché le respect de ces besoins fondamentaux149.
Traditionnellement, les Metis avaient l’obligation légale de s’occuper des membres de leur famille et de leur communauté. Dans les communautés metisses, les membres étaient, et sont encore, littéralement, le réseau de parenté élargi dans une région. De nombreux récits metis expliquent l’importance de satisfaire aux besoins de ceux et celles qui peuvent avoir moins de liens familiaux que d’autres (parents célibataires, orphelins et personnes âgées)150. Par exemple, le rôle du capitaine de chasse est notamment de veiller à ce que la viande et les autres produits d’origine animale soient distribués équitablement. Des personnes chassaient pour les personnes âgées et les autres personnes qui n’étaient pas en mesure de chasser elles-mêmes. C’est encore le cas dans les communautés metisses, car de nombreuses personnes, en particulier celles vivant dans les régions rurales, y souffriraient de la faim pendant l’hiver si elles n’avaient pas un congélateur rempli de « nourriture traditionnelle ». L’Alberta Métis Housing Society, qui aide les Metis à obtenir un logement abordable, est une autre conséquence moderne de l’obligation de partager151. De même, pendant la pandémie de COVID-19, de nombreuses communautés metisses ont fourni de la nourriture, des articles de toilette, des médicaments et d’autres produits de nécessité aux personnes qui avaient perdu leur emploi ou qui étaient confinées chez elles. Le bon fonctionnement de la famille et de la gouvernance familiale dépend de la satisfaction des besoins fondamentaux de la vie.
Évidemment, dans l’idéal, la famille est aussi une source d’amour, de soutien et de soins, sans lesquels la plupart des êtres humains ne peuvent s’épanouir. Une gouvernance familiale saine requiert des relations familiales saines entre les générations. Traditionnellement, les relations entre les enfants et leurs tantes et oncles152, et entre les enfants et les grands-parents, et autres aînés, étaient aussi importantes que les relations entre les enfants et leurs parents.
Compte tenu de l’importance cruciale du bon fonctionnement de la famille pour la gouvernance metisse, tous avaient l’obligation formelle d’aider à prévenir l’éclatement des familles et de les soutenir si l’éclatement se produisait. Selon les Aînés interrogés dans le cadre d’un projet de recherche communautaire sur le droit metis (le « Conseil des Aînés »), une famille en difficulté est en droit d’attendre de l’aide pour la garde et l’instruction des enfants, ainsi que pour les produits de première nécessité153. Les personnes qui aidaient les familles dans le besoin étaient en droit d’attendre l’aide de la communauté. Les enfants n’étaient séparés de leurs parents que dans des cas extrêmes154. Toute personne maltraitant des enfants était punie, voire bannie. Toute expulsion, et toute réintégration ultérieure, ne se feraient que sur la base d’un consensus au sein de la communauté.
Malheureusement, comme pour les autres peuples autochtones, les familles metisses ont été victimes des pensionnats, des externats, de la « rafle des années soixante », et elles comptent encore un nombre excessivement élevé d’enfants pris en charge155.
Les organismes metis modernes de services à l’enfance et à la famille et les organismes de protection sociale exercent aujourd’hui un grand nombre des fonctions traditionnellement exercées par les familles élargies et les communautés, et revitalisent ainsi le wahkohtowin. La Central Urban Métis Federation inc. (CUMFI), à Saskatoon, en est un exemple. Celle-ci, qui est gérée par et pour les Metis comme organisme indépendant, fournit des logements subventionnés et supervisés aux familles, des logements d’urgence temporaires et des programmes éducatifs et culturels156. L’un des principaux objectifs de la CUMFI est d’aider les familles à conserver la garde de leurs enfants ou à la retrouver.
Le 1er janvier 2020, la Loi concernant les enfants, les jeunes et les familles des Premières Nations, des Inuits et des Métis157 est entrée en vigueur. Cette loi confirme le droit inhérent à l’autonomie gouvernementale, lequel comprend la compétence des peuples autochtones sur leurs services à l’enfance et à la famille. Même si l’incidence de cette loi sur les organismes metis qui ne sont pas des organismes autochtones délégués est encore inconnue, nous pouvons espérer qu’à l’avenir, les Metis seront pleinement en mesure d’exercer leur compétence en matière de services à l’enfance, et qu’ils revitaliseront les soutiens fondés sur les lois metisses.
La revitalisation du wahkohtowin dans les familles peut également se faire en soutenant les jeunes et les Aînés, et en favorisant les liens entre eux. Traditionnellement, les enfants et les jeunes passaient beaucoup de temps avec les personnes âgées, qui leur enseignaient les compétences sociales, les compétences liées à la terre, les histoires de familles, le droit et l’éthique, et d’autres connaissances culturelles. Les personnes âgées, en particulier les femmes, prenaient également de nombreuses décisions au sein de leur communauté concernant les comportements nuisibles, notamment dans les affaires de famille158. Selon la gravité des torts ayant possiblement été commis, les consultations et les exhortations au sein de la famille suffisaient pour arrêter les préjudices. Alors que les membres de la famille proche prenaient des décisions relatives à différents conflits mineurs, les infractions plus importantes et plus graves étaient traitées par la famille élargie ou par le clan159.
Les femmes sont au cœur de la gouvernance familiale et de la transmission des connaissances culturelles, et sont également responsables de la protection de la terre et de l’eau. Elles sont considérées comme les gardiennes des connaissances juridiques,160 ainsi que de l’histoire des familles161. Traditionnellement, les femmes jouaient le rôle de médiatrices dans les conflits concernant les droits fonciers. Compte tenu de ces rôles importants, et de leur rôle de donneuses de vie, les femmes étaient très respectées dans les sociétés cries et metisses. Les femmes metisses sont aujourd’hui plus susceptibles que les femmes non autochtones d’être victimes de violences domestiques, de meurtres et d’autres infractions violentes, une conséquence du wahkohtowin brisé162.
Outre le soutien aux femmes, l’attention portée au wahkohtowin au sein des familles comprend également le soutien aux personnes 2ELGBTQQIA+ et à leurs familles. Par exemple, l’organisme local metis, la Nation metisse du Grand Victoria, dispose de son propre portefeuille 2ELGBTQQIA+, qui est particulièrement actif dans le soutien aux jeunes bispirituels et allosexuels.
Les personnes de tous les genres, de tous les types de famille, de tous les âges et de tous les milieux ont le droit d’être soutenues dans le cadre du grand réseau de parenté metis.
Terre : effilochage et retissage
Les liens de parenté existent non seulement avec les autres humains, mais aussi avec tous les êtres doués de sens, y compris la terre, l’eau et les cieux. Ainsi, dans la pratique metisse, les animaux sont respectés en tant que membres de la famille. Il ne faut pas parler des animaux de manière négative ni les taquiner. Les habitats des animaux doivent être protégés. S’il est nécessaire de tuer un animal pour se nourrir, il faut le faire avec habileté et en pleine conscience. Des prières sont prononcées pour une bonne chasse, et si des animaux ou des oiseaux sont tués, des offrandes, telles que du tabac ou d’autres herbes, sont faites à leur intention. La carcasse d’un animal doit être traitée avec respect, et toute la viande et les autres parties doivent être utilisées; un animal ne donne pas sa vie en vain163. Des prières et des offrandes sont également faites pour les poissons pêchés et les plantes cueillies; il faut demander la permission avant de cueillir les plantes164.
Une histoire metisse recueillie par le conteur abénaquis Joseph Bruchac raconte que l’orignal a fumé la pipe des humains et a accepté d’être parfois tué et mangé par ces derniers à condition qu’ils acceptent de ne prendre que ce dont ils ont besoin et de préserver l’habitat des orignaux165. Il s’agit d’un traité entre l’homme et les orignaux fondé sur le wahkohtowin. De même, les trappeurs cris de Chisasibi ont mis l’accent sur l’autonomie des animaux : [traduction] « […] les chasseurs n’ont aucune autorité sur le gibier; les animaux ont le dernier mot quant à leur capture »166. En plus de réguler les relations entre humains et non-humains, la loi de la chasse était au cœur de la gouvernance et de la culture politique des Metis167. Elle suivait les Metis pendant les chasses et constituait une forme de compétence mobile168.
En 1875, en Saskatchewan, les tentatives des Metis d’appliquer leurs propres lois de conservation afin de préserver la population de bisons sont accueillies avec consternation par les autorités canadiennes, qui sont sur le point de revendiquer leur propre compétence dans le Nord-Ouest169. Les autorités canadiennes ont envoyé 50 membres de la Police à cheval du Nord-Ouest à Batoche en guise de démonstration de force et elles ont obtenu la promesse des Metis qu’ils cesseraient d’appliquer publiquement leurs lois sur le territoire. Cette situation a eu des conséquences désastreuses pour les bisons, ainsi que pour les Metis et les autres peuples autochtones qui en dépendaient. La Compagnie de la Baie d’Hudson, et d’autres sociétés étaient alors libres de tuer des bisons sans discernement, ce qui a entraîné la disparition des bisons dans les plaines; ces actions ont provoqué la famine chez les peuples autochtones et ont été considérées comme un facteur de coercition dans la signature du Traité no 6170.
Les Metis de la région de la Saskatchewan à l’époque avaient pour la plupart migré de la région de la rivière Rouge au Manitoba171. Cette migration a été provoquée par un afflux soudain de colons depuis la Confédération et par l’incapacité du gouvernement canadien à assurer les droits fonciers des Metis dans la région. Ces droits sont censés être garantis par la Loi sur le Manitoba (1870), que de nombreux Metis considèrent comme un traité. La plupart des Metis de la rivière Rouge ont obtenu des certificats leur donnant le droit d’utiliser des terres (mais pas nécessairement les leurs), mais la fraude et la spéculation sur les certificats étaient répandues172. D’autres ont vendu leurs terres (souvent à un prix bien inférieur à la valeur du marché), choisissant de migrer vers l’ouest et le nord, où la colonisation n’avait pas encore atteint les territoires. Cependant, la colonisation envahissante a rapidement rattrapé les Metis de la Saskatchewan. Face à cette réalité, les Metis de la région de Batoche ont demandé la reconnaissance de leurs terres, d’autant plus que les demandes précédentes visant un gouvernement représentatif avaient été ignorées, mais le gouvernement canadien a provoqué le désespoir des Metis de la région en refusant leurs demandes. Le nombre de troupeaux de bisons ayant considérablement diminué, et les champs et les troupeaux des habitants étant désormais menacés, les Metis étaient confrontés à la famine. Ils se sont joints à la résistance de 1885 à contrecœur173, et cela ne leur a pas permis d’obtenir leurs droits fonciers. N’ayant aucun moyen de préserver leurs terres, de nombreux Metis sont devenus le peuple des « réserves routières », littéralement liminaires, squattant les droits de passage du gouvernement. Près de 200 personnes sont mortes après la bataille de Batoche174, non pas de blessures au combat, mais de la famine et de la pauvreté, qui ont aggravé la mortalité due à la tuberculose, à la grippe et à d’autres maladies.
Alors que l’activisme metis en Alberta a permis au gouvernement de reconnaître certains établissements metis dans la province dans les années 1930175, un village metis traditionnel au Manitoba, Ste-Madeleine, a été rasé au cours de la même décennie afin de créer des pâturages pour les colons176. Cette décision a été prise au titre de la Loi sur le rétablissement agricole des Prairies (1938); sans consultation, de nombreux résidents n’ont même pas été informés à l’avance177. À l’exception des établissements metis de l’Alberta, aucun territoire metis n’a été officiellement reconnu par les gouvernements canadiens, malgré le fait que les Metis revendiquent des terres dans le nord-ouest de la Saskatchewan et le nord-est de l’Alberta. En 2013, la Cour suprême du Canada a déclaré, dans l’arrêt Manitoba Métis Federation (CSC 2013 14), que le gouvernement canadien a manqué aux obligations qu’il avait prises concernant l’administration du système de certificats au Manitoba. Toutefois, les terres, qui appartiennent désormais à des tiers innocents, ne peuvent être récupérées.
Il existe encore des territoires metis traditionnels de l’Ontario à la Colombie-Britannique et dans le Nord. Même si beaucoup de ces régions sont des sites associés à des droits d’usage, certains chercheurs affirment que le titre de Metis (y compris le titre partagé) persiste encore dans certaines autres régions178. Les régions du nord-ouest de la Saskatchewan et du sud du Manitoba ont été reconnues dans la jurisprudence comme soutenant les droits de récolte des Metis (p. ex., Belhumeur [2007 SKPC 114]; Laviolette [2005 SKPC 70]; Goodon [2008 MBPC 59]). Les schémas d’utilisation des terres par les Metis dans le nord-est de la Colombie-Britannique ont entraîné l’exigence de consulter de façon modérée avec les Metis à l’égard du projet de barrage hydroélectrique du site C.
Si certains Metis ont un mode de vie traditionnel et vivent de leur terre, beaucoup d’autres n’ont aucun lien avec les terres où leur famille vivait autrefois. Comme [traduction] « la terre change la façon dont nous voyons et ressentons les choses »179, il est important pour la préservation et la pratique de la culture metisse que les Metis, en particulier les jeunes, aient l’occasion de faire l’expérience de la vie de la terre. Cependant, les relations des Metis avec le territoire sont compliquées180. Par exemple, les terres des Metis font partie de régions plus vastes qui sont les territoires traditionnels des Premières Nations alliées (c’est-à-dire, les nations de la Nehiyaw Pwat, ou l’Alliance de fer, entre les Nehiyaw/Cris, les Anishinaabe/Saulteux, les Nakotas/Assiniboines et les Metis); les Metis étaient autrefois autorisés à vivre dans ces régions en raison de leur parenté et d’autres liens sociaux avec leurs alliés181. Éventuellement, ces régions ont été considérées comme des régions appartenant aux Metis. Parfois, les Metis partageaient le titre de propriété avec leurs alliés; parfois, ils n’avaient que des droits d’usage, par exemple ceux convenus par traité (p. ex., les traités Metis-Dakotas au milieu du 19e siècle). Ils avaient sans doute des droits de passage à travers des territoires non alliés (p. ex., le territoire de la Confédération des Pieds-Noirs dans le sud de l’Alberta)182. Souvent, les Metis organisaient les droits fonciers entre eux selon les systèmes des lots rectangulaires de leurs cousins québécois (bien qu’ils n’adoptaient pas les aspects semi-féodaux de ces tenures). C’est le cas, par exemple, dans la région de la rivière Rouge et à Batoche.
Si quelques Metis vivent aujourd’hui dans des régions traditionnelles d’établissement, pour beaucoup d’entre nous, ce n’est pas le cas. Certains d’entre nous vivent en région urbaine; d’autres, en région rurale. La Nation metisse moderne est donc composée de nombreuses communautés, dont certaines sont physiquement distinctes, d’autres sont séparées de leurs terres traditionnelles et d’autres encore ne sont pas attachées à des terres en particulier. Bien que ces territoires aient été autrefois reliés à la manière d’un réseau183, par des routes commerciales et migratoires184, ils sont aujourd’hui plus susceptibles d’être reliés virtuellement.
Il y a près de 30 ans, la Commission royale sur les peuples autochtones (CRPA) a recommandé la reconnaissance des territoires et des compétences des Metis par l’État185. Les rédacteurs de la CRPA ont reconnu les préjudices qui ont résulté de la rupture du wahkohtowin des Metis avec leurs terres : perte de la transmission des connaissances culturelles, pertes économiques, perte de l’accès aux aliments et aux médicaments et érosion du bien-être spirituel186. Des efforts ont été déployés à l’échelle des communautés locales pour que les personnes âgées enseignent aux jeunes des villes et des villages des compétences relatives à la terre; certains Metis ont chassé avec les Premières Nations, des chasses pendant lesquelles les Metis ont été invités pour organiser la chasse, une compétence qui remonte à l’époque des bisons dans les prairies. Cependant, retisser ces liens de récolte interautochtones correctement, conformément au droit metis, nécessiterait un wahkohtowin d’un autre type : la diplomatie. En effet, la loi metisse relative à la chasse concerne les relations internationales et les enjeux entre communautés. La loi metisse relative à la chasse prévoit que si les Metis veulent récolter sur le territoire d’une autre nation, ils doivent d’abord en demander l’autorisation. Cela sera particulièrement important, car les Metis n’ont actuellement aucun traité et relativement peu de liens de parenté avec d’autres nations autochtones.
Diplomatie : effilochage et retissage
Pour éviter que les guerres ne se poursuivent au milieu des années 1800 à propos des territoires de chasse, les Metis et les Dakotas ont conclu des traités de récolte et d’amitié qui s’appuyaient sur l’Alliance de fer; les Dakotas sont apparentés aux Nakotas, qui faisaient déjà partie du traité. Pour consolider le wahkohtowin de ces traités, des Metis et des Dakotas se sont mariés et ont adopté les enfants des uns et des autres, y compris ceux qui étaient devenus orphelins au cours des guerres 187. Ainsi, à ce jour, de nombreux Metis ont des ancêtres Dakotas, et des Dakotas ont des ancêtres metis. Il s’agit là d’un exemple où l’Alliance de fer a permis la création de communautés interculturelles parmi ses membres 188.
Selon l’universitaire cri Robert Innes, dans sa nation, la Première Nation de Cowessess en Saskatchewan, ces relations perdurent 189. D’autres régions d’établissement metis, comme l’Île à la Crosse (nord-ouest de la Saskatchewan), Saint-Louis (centre de la Saskatchewan), Turtle Mountain (sud du Manitoba et nord du Dakota du Nord), et Peace Country (nord-est de la Colombie-Britannique) sont aussi des lieux interculturels où les Metis et leurs alliés ont vécu ensemble pendant de nombreuses générations.
Depuis les traités Metis-Dakota, les relations entre les Metis et les autres nations autochtones ont généralement été pacifiques... mais non sans divergences d’opinions. Par exemple, à l’époque de la deuxième résistance menée par Riel en 1885, certaines Premières Nations croyaient qu’il serait mal de prendre part aux batailles, car une telle action aurait violé les engagements pris dans le cadre du traité conclu avec la Couronne190. En raison des liens qu’entretenaient certains Metis avec les sociétés autochtones et les colons, et en raison de leur multilinguisme, les Metis ont souvent joué le rôle d’intermédiaires culturels. Ils jouaient, par exemple, le rôle d’interprètes lors des négociations de traités, et d’autres étaient éclaireurs pour la Police à cheval du Nord-Ouest. Comme certains pratiquaient l’agriculture, la chasse, la pêche et le piégeage, les Metis étaient parfois approchés par des agents des Indiens pour jouer le rôle d’instructeurs agricoles. Peu de Metis ont joué ces rôles coloniaux, mais ces choix ont tout de même suscité un certain ressentiment parmi les autres peuples autochtones.
L’expression la plus récente de ce type de ressentiment a été faite par l’Union of British Columbia Indian Chiefs, qui a affirmé que la Métis Nation of BC, la plus grande association politique metisse de la province, a agi de manière colonialiste en soutenant des projets de pipelines traversant des territoires autochtones non cédés (y compris ceux faisant l’objet de revendications territoriales) et en déclarant l’autonomie gouvernementale191.
De plus, il y a 20 ans, un conflit a éclaté lorsque la Métis Nation of Alberta a négocié une entente sur les droits des récoltes avec le gouvernement provincial sans consulter les autres nations autochtones. Cette décision a suscité la colère de nombreux Autochtones de l’Alberta, car, selon eux, l’entente entre les Metis et la province remettait en cause leurs revendications de titre et de compétence; en outre, de nombreuses nations de l’Alberta, à la suite de la décision Delgamuukw v BC, avaient des revendications de titre et des revendications de droits fonciers issus de traités en cours d’examen. Finalement, l’entente de récolte a dû être abandonnée, bien que le régime actuel n’ait pas non plus pleinement impliqué les Premières Nations192.
Plusieurs Premières Nations ont protesté contre les ententes d’autonomie gouvernementale signées avec les Nations metisses en Alberta, en Saskatchewan et en Ontario. Par exemple, en Ontario, certains chefs ont exprimé leur désaccord vis-à-vis l’entente d’autonomie gouvernementale de la NMO; ce désaccord a été soutenu par l’Assemblée des Premières Nations193. Le Conseil tribal Wabun, un groupe de six nations du nord-est de l’Ontario, a déposé une demande au tribunal pour contester l’entente. La question est de savoir si l’« autonomie gouvernementale » des Metis est synonyme de titre de propriété et de compétence, d’autant plus que les Metis revendiquent des droits d’être consultés et d’obtenir des accommodements sur les territoires d’autrui. Bien que le libellé actuel des trois ententes n’englobe pas les questions relatives au titre de propriété, ni même celles relatives aux droits de récolte, les sujets des futurs pourparlers ne sont pas limités194.
Ce conflit a incité la Nation Anishinabek de l’Ontario à se retirer d’un traité conclu en 2004 avec la NMO, car elle considère les membres de la communauté de l’ouest de l’Ontario comme des Anishinaabe, et, par conséquent, qu’ils ne relèvent pas de la compétence des Metis.
Du point de vue des Metis, le titre de propriété n’est pas nécessairement associé à la récolte, car de nombreuses nations autochtones avaient ou ont des droits d’usage sur les territoires d’autres nations. Des organisations provinciales metisses exercent déjà leur compétence à l’égard de leurs propres citoyens cueilleurs. La MNBC, par exemple, utilise un système modifié pour les capitaines de chasse, avec des capitaines de chasse régionaux qui assurent également la liaison avec les communautés metisses locales. La MNBC a adopté la Natural Resource Act, qui reprend les lois metisses relatives à la chasse et y ajoute. Là encore, les lois sur les récoltes étaient fondées sur une forme de compétence mobile.
En discutant de ces questions avec d’autres Metis et en lisant les travaux de mes collègues metis, j’ai compris que la meilleure façon de favoriser la création et le maintien de bonnes relations au sein de la société metisse, de même qu’avec les autres nations autochtones et la Couronne, est de revenir au wahkohtowin en prenant part aux pratiques des traités. Il s’agirait de disposer d’un espace physique et virtuel pour se réunir et se rendre visite, notamment pour manger ensemble. Des réunions régulières pourraient contribuer à prévenir l’escalade des conflits et, si du temps y est suffisamment consacré, à résoudre les problèmes avec créativité et en collaboration. Le gouvernement fédéral a déjà mis en place une forme de dialogue dans le cadre de ses tables de discussion sur la reconnaissance des droits, mais il semble qu’il s’agisse d’un dialogue entre les peuples autochtones et la Couronne, et non d’un dialogue entre les peuples autochtones.
La possibilité d’élargir les processus de dialogue soulève la question de savoir qui doit représenter les Metis. Le gouvernement a l’habitude de traiter avec les associations politiques provinciales metisses (qui ont été créées en partie pour cette fin), mais ces organisations ne constituent pas la nation elle-même et ne représentent qu’une partie de la population. Par exemple, de nombreuses communautés metisses locales sont des « collectivités à charte » ayant des liens avec leurs organisations provinciales; elles sont toutefois relativement autonomes et ne sont pas tenues de soutenir les décisions prises à l’échelle provinciale. En Colombie-Britannique, par exemple, il existe deux grandes organisations politiques, la MNBC et la Metis Federation of BC, mais il existe aussi des organisations plus petites, telles que la Louis Riel Society dans la vallée du bas Fraser de Vancouver et les sociétés indépendantes des environs du lac Kelly, dans la région de Peace Country, en Colombie-Britannique. Il est regrettable que, dans l’un des principaux domaines de conflit entre les Metis et la Couronne, la consultation, les tribunaux aient statué que la Couronne n’est obligée de traiter qu’avec les plus grandes associations metisses, soit celles reconnues par l’État (Fort Chipewyan Métis Nation c. Alberta, 2016, CBRA 713). Bien sûr, il est compréhensible que la Couronne souhaite un certain degré de certitude, le sentiment de traiter avec une autorité fiable et légitime, mais les Metis devraient avoir plus de pouvoir pour déterminer qui parle en leur nom. Certains craignent que l’intention du gouvernement fédéral, en signant les ententes d’autonomie gouvernementale des Metis, soit de n’avoir à traiter qu’avec les associations provinciales de Metis sous l’égide du RNM195.
Bien entendu, le fait de réparer le wahkohtowin avec les autres nations autochtones et l’État ne veut pas dire d’ignorer les conflits entre Metis; nous devons aussi réparer les liens de parenté qui nous unissent. Si nous ne pouvons pas « ignorer » l’arrêt Powley, la Loi sur les Indiens ou les arrêts Cunningham et Fort Chipewyan, nous pouvons continuer à nous valoriser, à connaître notre histoire et à revitaliser nos cultures. Nous pouvons continuer à apprendre nos lois, des lois qui enseignent l’inclusion et la promotion des alliances.
Transmission des connaissances : rassembler les fils
L’apprentissage de l’histoire et de la culture metisse, y compris le droit, est essentiel à la santé individuelle et collective, à la cohésion familiale, à la bonne gouvernance, à des relations réfléchies avec la terre et à une diplomatie fonctionnelle. Nous réapprenons à nous souvenir de nos pratiques du wahkohtowin et à les transmettre dans tous les domaines de la vie. Le financement gouvernemental a été utile pour soutenir les événements culturels, l’apprentissage de la langue, la formation professionnelle, les programmes pour les jeunes et l’éducation à la santé, mais il reste encore beaucoup de travail à faire. Les Metis ne sont pas les seuls à avoir besoin de connaître leur histoire et leur culture : les colons et les autres peuples autochtones pourraient également en tirer profit196. Nos cultures sont différentes; il se pourrait donc que nous n’ayons pas les mêmes opinions ou pratiques que les autres peuples autochtones. Nous pourrions avoir des hypothèses culturelles différentes.
Les sujets abordés ci-dessus sont interreliés. Par exemple, les personnes qui n’ont pas une bonne santé physique ou mentale ne peuvent pas être totalement ouvertes à l’apprentissage. Les problèmes émotionnels résultant d’un wahkohtowin brisé, à quelque niveau que ce soit, sont un obstacle à l’apprentissage. En outre, l’apprentissage ne peut réussir sans lien avec la terre; des espaces intérieurs réservés sont également nécessaires. L’apprentissage requiert la création de liens avec les autres. Il s’agit d’un processus de collaboration qui nous permet de nous ouvrir à de nouvelles idées, même si elles nous rendent mal à l’aise. Enfin, l’apprentissage est plus efficace lorsqu’un soutien est offert à ceux et celles qui partagent leurs connaissances et à ceux et celles qui les reçoivent.
La criminologue metisse Anna Flaminio a proposé l’idée de créer des instituts du droit metis, conformément à l’appel à l’action no 50 du rapport de la Commission de vérité et réconciliation : « Conformément à la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, nous demandons au gouvernement fédéral de financer, en collaboration avec les organisations autochtones, la création d’instituts du droit autochtone pour l’élaboration, la mise en application et la compréhension des lois autochtones ainsi que l’accès à la justice […] »197. Jusqu’à présent, bien que des personnes pratiquent le droit metis tous les jours dans de multiples contextes, il existe peu de documentation à ce sujet, qu’elle soit populaire ou érudite. J’ai essayé de faire référence aux travaux et aux idées de mes collègues universitaires et du gouvernement metis, mais j’attends avec impatience un avenir où il y aura des instituts du droit metis florissants et des espaces metis consacrés à l’apprentissage. Je me réjouis à l’idée d’un avenir où les personnes, les familles et les communautés metisses seront également heureuses, car nous apprenons à mieux prendre soin les uns des autres.
Conclusions et recommandations
Bien que la préoccupation à la source de la demande du présent document de réflexion ait été l’incarcération des Autochtones, qui est disproportionnée par rapport à la population canadienne, j’ai essayé de réfléchir à la question de la « justice » pour les Metis de manière plus générale. Il aurait été difficile d’examiner les statistiques si je l’avais voulu, car, souvent, les données relatives aux Metis ne sont pas ventilées par rapport aux données relatives aux Autochtones en général, en particulier en ce qui concerne les affaires criminelles198. S’il est vrai qu’une série de facteurs sociaux comme la pauvreté, les ruptures familiales, le manque d’accès à l’éducation et à de bons emplois, et les troubles de santé mentale contribuent à la surreprésentation dans les établissements carcéraux, ces réalités ont fait l’objet de recherches par des chercheurs en sciences sociales et de nombreux rapports gouvernementaux. La raison principale de l’absence de « justice » pour les Metis est le colonialisme et le capitalisme qu’il a entraîné.
Notre wahkohtowin est brisé, qu’il s’agisse d’une conséquence directe ou indirecte de la colonisation. Cela ne veut pas dire que les Metis n’ont jamais eu de conflits pour d’autres raisons, ni qu’ils sont exempts de reproduire des comportements malheureux qui semblent faire partie de la condition humaine. J’affirme plutôt qu’au fil du temps, les Metis ont élaboré des théories et des pratiques pour gérer les conflits et les maux sociaux, et que celles-ci étaient fonctionnelles199. J’ai décrit ces théories et pratiques, telles que la parenté et les visites, comme le « droit metis », bien que même le terme « droit » soit emprunté200. Le droit comprend la compétence, qu’elle soit fondée sur des territoires ou autre. L’une des clés du bon fonctionnement d’une société metisse est donc d’être libre de toute contrainte dans la pratique du droit metis, y compris l’enseignement du droit metis, et d’être encouragé et soutenu dans cette démarche.
L’un des concepts fondateurs du droit metis est le wahkohtowin, qui est à la fois théorie et pratique201. Le wahkohtowin comprend des pratiques qui nous aident à nous rappeler que nous sommes tous dans la même famille. Il s’agit notamment de réaffirmer nos relations avec nous-mêmes, nos familles, nos communautés, nos terres et nos voisins (toutes nos relations). Il s’agit de renforcer les connaissances sur les liens de parenté par le biais de cérémonies, de dons d’esprits et de visites. D’autres penseurs metis ont indiqué que la revitalisation des visites est essentielle au bien-être des Metis et constitue en soi une forme de cérémonie202. La création d’un espace (littéral et figuré) pour les pratiques relatives aux liens de parenté peut contribuer à rétablir la santé des Metis à tous les niveaux. Voici quelques pratiques qui pourraient être utiles pour rétablir le wahkohtowin :
- Créer des tables de négociation de traités et tenir des réunions régulières (internes, avec d’autres nations autochtones, avec la Couronne), notamment en créant des espaces physiques officiels pour ces réunions;
- Créer des instituts de droit metis et des centres de recherche historique;
- Créer davantage de possibilités de visites entre les jeunes (en particulier les jeunes à risque et les jeunes criminalisés) et les Aînés ou les détenteurs du savoir;
- Participer aux cérémonies;
- Créer davantage de possibilités d’apprentissage pratiques et d’autres formes d’éducation liée à la culture pour les personnes de tous âges, y compris pour les non-Metis;
- Soutenir la publication de matériel pédagogique;
- Créer des soutiens à la cohésion familiale;
- Favoriser un sentiment d’identité positive et d’appartenance.
Le rétablissement du wahkohtowin nous aide à nous rappeler qui nous sommes et nous apprend à nous valoriser et à valoriser les autres.
En reprenant ces pratiques, nous pouvons nous rappeler les enseignements sur la non-dualité du wahkohtowin, qui nous encouragent à valoriser le caractère unique des expressions metisses individuelles et communautaires, et à être inclusifs et à accepter tous nos proches, même lorsque nous ne sommes pas d’accord avec eux. Ces enseignements sur la non-dualité nous encouragent également à adopter une vision à long terme des relations, sachant que la reconnaissance des liens de parenté ne signifie pas toujours l’absence de conflit.
Pour aider à favoriser la santé pour les Metis, qu’elle soit perçue comme « justice » ou comme « bonne vie », nous devons, comme nous y exhorte Maria Campbell, [traduction] « revenir aux principes du wahkohtowin ».
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